mercredi 14 février 2018

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 11)

Chapitre 11: A la muerte

Dure nuit. Difficile de dire si le sommeil m'a trouvé ou non.

Coincé dans mon harnais, un tas de fourmis dans les jambes (et plusieurs collées dans le visage), je ne peux m'empêcher de remarquer que Jeff dort encore comme un bébé.


C'est pas un filet de bave que je vois luire dans la pénombre?

Après notre rituel matinal, nous rappelons ensuite les cordes fixes jusqu'au départ du Boulder pitch.

La pression est palpable. Aujourd'hui, ça passe ou ça casse.

Il fait frais, le soleil n'étant pas encore rendu de notre côté du Nose. Les dégaines sont déjà en place, il ne reste qu'à enchainer. Nous ne parlons pas. Jeff travaille la séquence dans sa tête.

Il attrape les prises de départ, puis se ravise.

"Merci Dan de prendre le temps de redescendre ici pour me supporter"

Je ne sais quoi répondre. Ces mots me touchent.

"C'est rien. C'est pour ça que je suis venu ici."

Il part.

Les deux premiers essais ne sont pas convaincants; la séquence ne semble pas optimale. Les mouvements ne coulent pas; ils sont robotiques. Le corps a besoin d'un peu plus de temps pour s'adapter et s'échauffer.

Yeah right, se réchauffer dans une 13a de 5 dégaines.

Malheureusement, les doigts de Jeff commencent déjà à montrer des signes de blessure.

Le troisième essai est toutefois beaucoup plus fluide.

Une dégaine, puis deux.


Le premier gros crux est enchainé. Jeff clippe la troisième dégaine. Il se tient sur des pieds minuscules, puis soudainement l'un d'eux glisse et la gravité s'occupe du reste.

Je le redescend au relais, on tire la corde.


"Dernier essai, après mes doigts seront finis", lâche-t-il en regardant ses grosses saucisses sur lesquelles se voient déjà de nombreuses estafilades.

Après une quinzaine de minutes de repos, Jeff repart. La séquence initiale se passe à merveille, il n'a pas l'air de forcer. Je suis chacun de ses mouvements avec attention. Je voudrais tellement qu'il réussisse.

Le clip suivant est fait en parfait contrôle.

Il doit maintenant faire un mouvement étrange, légèrement dégrimpant, repositionner ses pieds puis aller chercher une prise assez loin sur la gauche. L'exécution est parfaite. Il ne lui reste qu'à repositionner de nouveau ses pieds en allant donner un coup de pieds au mur pour éviter un pivotement du corps qui rend la prise main gauche intenable. La coordination entre le pied gauche (pousser) et la main gauche (tirer) doit être parfaite. Tout cela se passe en une fraction de seconde.

Jeff s'exécute, mais malheureusement le mouvement n'est pas parfait. Il tombe au dernier mouvement difficile. Tout s'est joué si vite. Si près du but.


Cette fois, c'est la fin. Misère.


Nous remontons piteusement les cordes jusqu'au Block. Alors que nous préparons notre diner, un couple de polonais arrivent de nulle part en rappel. Ils doivent avoir 16 ou 17 ans. Dans un anglais cassé, ils nous disent vouloir aller travailler le Boulder pitch. Ils nous demandent comment c'est? On leur répond que c'est assez dur. Ils répondent que ça va aller, ils s'échauffent régulièrement dans ce niveau de difficulté d'où ils viennent. Comme ils n'ont rien apporté avec eux, ils doivent regagner le sommet le soir même pour aller y dormir. Nous les trouvons ambitieux, mais comme nous avons d'autres chats à fouetter, nous leur souhaitons bonne chance et nos routes se séparent.


Mon activité favorite: boire le jus de canne de thon

Nous hissons les sacs jusqu'en haut de la longueur #28. Jeff enchaine ensuite cette longueur en moulinette. J'échoue légèrement plus haut que la veille.

Le moral est assurément au plus bas; l'accumulation soudaine d'échecs récents se fait sentir.


Je commence à ressentir le besoin de sortir de la face.

La longueur suivante a l'air beaucoup plus difficile. Comme d'habitude, Jeff se lance. Le départ est soutenu. La fissure est évasée et protéger demande beaucoup de jus de bras. D'en bas, les placements de protection semblent précaires.

Clairement Jeff n'est pas à son meilleur, je l'ai déjà vu plus solide. Le moral ne semble plus y être. C'est sur que de laisser une longueur derrière nous y est pour quelque chose. Ce projet comptait beaucoup pour lui. À la moitié de la longueur, il décide de grimper en artif jusqu'au relais. Nous n'avons ni le moral ni le temps de travailler sur l'enchainement de cette longueur, ça sera pour un prochain voyage.

J'y vais en moulinette et je trouve cela très difficile. Du dulfer très très intense, parsemé de quelques coincements précaires. Je prends 3 ou 4 repos suspendu dans la corde. Nous sommes pétés, ça ne fonctionne pas, c'est pathétique, mais on en rit.


 Sick!

Nous sommes maintenant en dessous des toits du Salathé, sur un relais suspendu. Plutôt que de les affronter, notre itinéraire bifurque vers la gauche dans une traverse extrêmement exposée. Cette variante, Freerider, découverte, puis enchainée par les frères Huber, suit des prises de mains qui se trouvent au-dessus d'un petit toit d'un ou deux pieds de large. La traverse elle-même fait vingt ou vingt-cinq mètres de long. 800m de vide sous les pieds. C'est hal-lu-ci-nant! J'ai les jambes molles juste à y repenser.


Traverse 12a/b avec 800m d'air sous le varapes

Jeff tombe dans les tous premiers mètres. On rit encore de notre situation. Il repart, tourne un coin et disparait de mon champ de vision.

Au bout d'un temps, j'entends des coups de sifflets. Je comprends qu'il est sécuritairement attaché au relais. D'où je me trouve, je dois rappeler au relais précédant, où nos sacs attendent. Une fois descendu, j'aperçois les polonais qui travaillent la longueur 12b. Ça semble pénible. 

Je détache les sacs, Jeff les fait monter. Comme nous n'arrivons plus à communiquer, je n'ai pas envie d'essayer la longueur #30. Pour économiser énergie et temps, je me laisse tout simplement balancer dans le vide. Combiné avec un rappel, c'est tout de même un pendule excitant. Je sors les poignées d'ascension et je rejoins Jeff. Il veut réessayer la longueur en second. Il inverse donc ma manoeuvre.

Il retombe au tout début, mais réussi à enchainer tout le reste.


L'arrivée de la traverse


Pendant que Jeff refait la longueur je n'arrête pas de penser à Stéphane Perron qui avait chuté à la toute fin (environ où Jeff se trouve sur la photo ci-dessus) en se trompant de beta alors qu'il était "à vue". Comme il faisait la voie en solo encordé, il a dû backcleaner la longueur au complet, la ré-enchainer puis la nettoyer une 2e fois. Ça a tellement dû le faire Chi@$@%.


Nous sommes maintenant à Roundtable, un bivouac marginal et exposé (une chance que nous avions réservé à l'avance notre nuit! :p). Très très romantique et intime comme lit nuptial.


Jeff est en train de perdre la boule


Jeff propose d'enchainer la longueur suivante pour se donner une marge de manoeuvre pour le lendemain. J'hésite. Il se fait tard; nous sommes crevés, fourbus, matraqués.

Je me sens un peu comme un bagage depuis le début de cette aventure, particulièrement en cette journée ou rien ne fonctionne.

Et soudainement, clac! Une cassure. Quelque chose se casse en moi. Je dois me débarrasser de ce poids qui me retient, qui m'empêche d'être à la hauteur de mon plein potentiel.

Fuck it tu te la fais celle-là!

Hors de toute vraisemblance, je me propose donc d'y aller en tête.


Dan "On décrisse d'icitte" Morin en mission


Les huit premiers mètres sont légèrement déversants. Grosseur #1BD. Je suis dans les câbles dès le début. Mais quelque chose est différent. Je suis là, dans la danse, pleinement conscient. Je brûle d'un feu qui me consume de l'intérieur. Main gauche, main droite, monte les pieds, répète. À un certain point, le dévers recède et la fissure devient "cuphand" (pour la grosseur de ma main). Il s'agit d'un coincement de main très étrange et instable. Ça devient rapidement une bataille à mort. C'est physique, brutal, exactement mon style de tapoche!

Plusieurs fois l'idée de tout lâcher se fraye un chemin vers mon esprit, mais je sais que ma dernière protection est plutôt loin...je n'ai pas envie de tenter la chute. Pratiquement à bout de forces, je gagne une alcove où je peux me refaire une santé substantielle. La suite s'annonce étrange. Le dos appuyé contre un mur, les jambes appuyées sur l'autre Je me trouve sous une cheminée qui se referme quelques mètres au-dessus de ma tête; en dessous, le vide total. Pour solutionner la longueur, il me faut traverser horizontalement, dans la cheminée, pour rejoindre un pan de mur qu'il m'est impossible de voir.

J'ai vraiment peur. Elvis s'invite dans mes jambes. Mes genoux claquent ensemble.


Un respire. Deux respires.


Tout est blanc.


Je me lance.

J'avance dans la cheminée. Arrivé au bout, je dois en sortir, puis faire du dulfer sur 5m jusqu'au relais. Je suis gorgé d'acide, mes mains sont sur le point d'ouvrir.

Alors que je n'y croyais plus, après une bataille d'un peu plus d'une heure, je réussis de peine et de misère à passer la corde dans les ancrages. Ça y est!


La journée se termine sur une note positive après tout. Je suis vraiment content!


Assurément ma meilleure longueur "à vue" sur protection naturelles que j'ai réussie dans ma vie, mais le prix à payer est lourd. Mes mains sont détruites, ensanglantées dû au fait que je n'avais pas mis de gants de tape pour les protéger. Je peine à les ouvrir ou les fermer.


Ma main 3 jours après mon combat

Au-delà de la difficulté de la longueur, ce que j'en retiens est l'attitude, la résilience qu'il m'a été nécessaire de recruter pour y parvenir. Comme quoi, quand on veut vraiment quelque chose, on peut l'accomplir! Et je repense à ce que Dean Fidelman a écrit dans la notice nécrologique de Jim Bridwell hier:

"I was getting frustrated and Jim called me down and said, "You know, Dean, the thing with life and friends, is it's all about the person. I don't care how hard someone climbs. I care about how they are as a person."

Voilà!! Ce n'est pas tant ce que tu accomplis, sur le mur ou dans la vie; c'est comment tu profites de la vie et surtout, avec qui tu le fais. Contrairement à ce que plusieurs croient ou s'imaginent, Jeff et moi pensons de cette façon. Pourquoi grimperait-il avec moi sinon? Certainement pas pour mon talent marginal en escalade...

Ceux avec qui je partage mes cordées sont des gens dévoués en qui j'ai une confiance absolue, qui sont animés de valeurs fortes, imbibées de fraternité, de respect et de loyauté. Parce que la beauté de l'escalade repose d'abord et avant tout sur l'expérience. Celle que l'on partage nécessairement avec au moins une personne. Et je préfère rester chez moi que de remettre ma vie entre les mains de gens qui n'ont de yeux que pour mes prouesses et qui n'ont pas de place pour la personne que je suis dans leur coeur.


Comme le soleil descend rapidement à l'horizon, Jeff décide, avec raison, de remettre son ascension de cette longueur au lendemain. Je rappelle donc après avoir fixé la corde.


Quelle journée intense. Impossible de célébrer pour autant...ce n'est pas le sommet encore. Il reste quatre ou cinq longueurs encore. Nous soupons en silence, chacun perdu dans nos pensées. À un moment, les jeunes polonais arrivent à la frontale. Ils ont l'air pas mal ébranlés. Leur rack est ridiculement petit et ils doivent surmonter les 4-5 dernières longueurs...Nous leur prêtons nos jumars pour qu'ils puissent au moins tricher la première longueur et gagner du temps. Alors que nous nous couchons, nous les entendons pendant plusieurs heures se crier après dans le noir dans un langage que nous ne comprenons pas, mais duquel nous décelons les émotions. Il semble que leur aventure ne soit pas la meilleure de leur vie et qu'ils ont peur...nous ne pouvons évidemment rien faire pour les aider.

Hey la jeunesse innocente... :)

Parfois il faut apprendre à la dure.

De notre côté, on dort collé collé, mais inversés, les pieds de l'un dans le visage de l'autre. Grâce à l'ingéniosité de Jeff, nous nous sommes fabriqués une rambarde de fortune qui nous empêche de tomber dans le vide.

Bivouac exposé. Déconseillé à ceux qui grouillent la nuit

24. (3e essai) Jeff - 5.13a - 20m - Technique, puissant. Prises très coupantes et abrasives. Réussite sensible aux conditions de peau et d'adhérence. À NE PAS grimper au soleil!
28. (2e essai - réussi) Jeff - 5.12b - 30m - Magnifique fissure. Attention à la piqûre d'acide lactique à la fin
29. Jeff (artif) 5.12c? - 25m - Dulfer, fissure fuyante. Dur dur. Ouch. Regardez Honnold se reposer dans son clip de 20sec sur Internet. C'est infaisable :p
30. Jeff (2 essais) 5.12a/b - 25m - Traverse extrêmement exposée. Mouvements difficiles au départ et à la fin.
31. Dan - 5.11d - 40m - Thinhand, ensuite cuphand ou poings fuyants, dulfer. Magnifique.

mardi 6 février 2018

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 10)

Chapitre 10: L'inhabituel habituel

Je ne sais plus quelle journée nous sommes. Lundi? Samedi? Même la date est floue. À quoi bon le savoir de toute façon? Nous montons par en haut et c'est tout ce qui importe, pour le moment du moins.

Depuis notre arrivée à El Cap Spire, la canicule s'est résorbée et la question du manque d'eau semble déjà derrière nous. Ça ne m'empêche pas de boire le jus des cannes de thon avec autant d'avidité!

Mais ça m'a subitement pris ce matin: je suis tanné de porter continuellement mon harnais, d'avoir à réajuster mes boucles de jambes, matins et soirs, de sentir que je suis devenu si intime avec que je ne le sens presque plus et que j'ai des moments de panique où je dois le toucher pour m'assurer qu'il est toujours là. Paranoïa quand tu nous tiens. À force de me tortiller dedans et de m'appuyer dessus, des marques cisaillent maintenant mes hanches, c'est d'un chic! Le problème est qu'elles s'en viennent profondes et désagréables au quotidien. On me demande parfois quel harnais j'utilisais? Un Hirundos de Petzl. Ultra-léger, ultra-inconfortable! Aucun coussin de renfort. Paraît qu'il faut souffrir dans la vie. 

N'apportez pas ce genre de harnais pour un big wall (le conseil est gratuit).

Jeff, ne se plaint toujours pas.

Notre routine de couple, elle, s'installe tranquillement. Les tâches quotidiennes sont départagées depuis longtemps: je cuisine la bouffe, lui s'occupe de la vaisselle. Je chigne comme une petite fille et lui philosophe sur les bénéfices de la douleur sur la réalisation et le dépassement de soi, sur l'avantage de jeûner et de devenir plus forts en étant plus légers au fur et à mesure que nous devenons affamés, etc. Comment voir tout d'un oeil positif...Bref, nous nous occupons en débattant sur des questions inutiles et sans réponse.

Dans les faits, nos échanges sont plutôt brefs, mais concis et ils portent invariablement sur les mêmes sujets : le plan de la journée, la stratégie à venir, les petits bobos, le mental, l'eau, la nourriture, nos amours, les enfants de Jeff, le Boulder pitch, le sommet, les chips qui sont restées dans le casier anti-ours, en bas de la paroi (misère j'en rêve la nuit), etc. Nos besoins sont tellement élémentaires et notre connexité si affûtée qu'il n'est pas vraiment nécessaire de se parler pour se comprendre.

Les manipulations de cordes et de matériel s'en viennent si instinctives que j'en ai peur. Je dois me forcer pour réévaluer chaque situation pour m'assurer doublement que je ne commets pas d'erreur impardonnable.

Étonnement, nous n'avons rien échappé en bas jusqu'ici. Ça me paraît lunaire.

Les notes de Jeff m'apprennent qu'il aurait hissé les sacs toute la journée. Peut-être que j'étais vraiment cuit, je ne me souviens vraiment pas de cette journée...à mon avis j'ai au moins hissé la première longueur à défaut de quoi je m'en souviendrais si j'avais été le dernier à quitter El Cap Spire...Je ne peux quand même pas avoir oublié m'être lancé dans le vide pour traverser les 2 mètres d'espace me séparant du mur sur la corde fixe!

Au Boulder pitch, nous nous arrêtons pour que Jeff travaille la longueur avec l'intention de poursuivre notre chemin si jamais il n'y a pas de progrès. À force de résilience, Jeff trouve une séquence permettant de faire tous les mouvements, dont les deux mouvements très difficiles consistant à faire une croix de fer à pleine extension sur des pieds très mauvais. Il recommence la séquence 4 fois pour être certain que son corps l'imbibe. Sa peau commence à être ravagée par l'abrasion des prises coupantes et il doit mettre du tape sur certaines extrémités. Le nombre d'essais qu'il peut faire sur ce bloc est compté.

Peu après, nous nous hissons jusqu'à The Block. Jeff monte sur la corde fixée la veille et j'enchaîne la longueur #27. Honnêtement, je ne pense pas que je l'aurais faite en tête celle-là. Quelques prises louches, de petits feuillets derrière lesquels il faut placer les protections, un crux très étrange forçant une porte de grange, le tout sur une trame très très aérienne, pimentent cette longueur. En fait, tout est exposé maintenant. Nous ne sommes plus cachés dans le long système de fissures encavés dans le flanc d'El Capitan. Au-dessus de nous les toits du Salathé nous guettent. Ils sont très impressionnants.

Longueur #27, très exposée

Jeff s'élance dans la longueur #28 (12b), absolument saisissante. Une magnifique fissure percée à même un rocher blanc immaculé ponctué de rayures dorées, le tout encastré dans un petit dièdre très fermé dont les parois sont lisses comme de la peau de bébé. Le début de la longueur est assez facile et quelques coincements de mains bien sentis nous mènent à un resserrement dans le dièdre qui devient pratiquement une cheminée. À cet endroit la fissure devient très prononcée et la grosseur passe très rapidement de rouge (#1BD) à mauve (#0,5BD). Alors que les ancrages sont à un jet de pierre, la fissure disparaît pour faire place à des cicatrices de pitons dans lesquelles il n'est possible d'insérer que deux doigts (je me demande encore comment Jeff a réussi à rentrer ses grosses saucisses). Douloureux et pompant sont des qualificatifs assez honnêtes pour ce passage. Jeff mène une grosse bataille, mais tombe tout juste en dessous des chaines à un endroit où la séquence de main à adopter n'est pas très claire. Je tombe juste un peu avant lui alors que je seconde. Nous sommes confiants que cette longueur ne devrait pas trop poser de problème demain alors qu'il fera moins chaud. Le problème est que la longueur suivante est encore plus dure. De toute façon, nous sommes trop fatigués pour poursuivre aujourd'hui.

Complètement vidangé au soleil

De retour au Block en fin d'après-midi, je sens la fatigue accumulée depuis les 6 ou 7 derniers jours me rentrer dedans. J'ai besoin d'un peu de musique pour faire le point sur notre situation. Quoi de mieux qu'Eddie Vedder et la trame sonore d'Into the Wild pour se replacer les idées?

800m de vide ça remet en perspective

Notre position pour dormir n'est pas optimale aujourd'hui. Le Block est constitué d'un pan incliné légèrement. De gros blocs ont été posés au bout, mais l'effet reste le même: couché dans un sac de couchage, le corps descend inexorablement vers le bas. On se retrouve coincé comme un fœtus les genoux accotés au menton. Le truc est de rester suspendu dans son harnais en serrant la courroie qui nous retient au mur, mais c'est un peu comme se faire faire un BPC (bobettes pris dans craque). L'effet est au mieux désagréable.

Le couché de soleil est encore plus beau que les jours précédents!


Alors que le soleil se couche, des fourmis sortent explorer. Il semble que nos visages et le fond de nos oreilles soient des terrains de jeu très intéressants à explorer.

Dans l'obscurité j'entends Jeff sur le point de se plaindre: "Merde on va se faire grignoter!"

Vous pouvez maintenant ajouter la caractéristique "très" à la qualification que j'ai faite plus tôt sur notre position pour dormir. Mais je suis tellement fatigué que j'ai tôt fait de supprimer le signal électrique trahissant leur présence, non sans en avoir écrasé (dans ma face) quelques dizaines pour m'amuser. C'est comme compter des moutons, mais en plus salissant.

Notre stratégie pour la suite des choses est de retourner essayer le Boulder pitch une dernière fois en matinée demain et de partir ensuite vers le sommet peu importe que Jeff réussisse la longueur ou non. Selon notre estimé, il nous reste pour 3 jours de vivres, peut-être 4 en se serrant la ceinture pas mal, et il nous reste 250m d'escalade environ (8 longueurs), dont plusieurs longueurs très difficiles.

Malgré les embuches, nous avons encore le feu. Psyches!

24. (2e essai) Jeff - 5.13a - 20m - Technique, puissant. Prises très coupantes et abrasives. Réussite sensible aux conditions de peau et d'adhérence. À NE PAS grimper au soleil!
27. Dan - 5.11a - 49m - Traverser à gauche très tôt. Prises lousses. Extrêmement exposé. Un mouvement dur.
28. Jeff - 5.12b - 30m - Magnifique fissure. Attention à la piqûre d'acide lactique à la fin.

samedi 27 janvier 2018

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 9)

Chapitre 9: Le purgatoire intérieur


L'horizon s'ouvre tranquillement sur mes yeux ahuris.


Comme chaque matin, bien au chaud dans mon sac de couchage, je regarde les étoiles s'éteindre derrière le voile de la ionosphère; leur lumière aspirée, diluée, par l'océan bleu haut dans les cieux.

Comme chaque matin, je me sens petit, seul au monde.


Perdu sur notre île de granite avec nulle part où aller, j'ai l'impression que nous sommes des fourmis coincées dans un monde de géants.

Je ressens l'immensité du monde, sa densité et sa diversité. Et je me sens privilégié de découvrir et d'apprivoiser tranquillement cette douleur physique et psychologique qui nous enveloppe. Bien qu'à ce moment précis, ni mes gestes ni mes paroles n'allaient en ce sens (parce que je n'avais pas le recul nécessaire pour apprécier ce que cette expérience m'apportait), je remercie aujourd'hui intérieurement Jeff de m'avoir permis de vivre cette aventure.


De tous les sentiments que l'on peut éprouver, la douleur est le chemin le plus court avec la réalité. Nul sentiment, pas même l'amour, ne peut nous faire sentir aussi vivant. On ne peut apprécier l'amour, et on ne peut surtout pas le vivre, seul. Sans réciprocité, l'amour n'est que le reflet vide de nos désirs.


Une déception et un échec sans lendemain.


La douleur, elle, n'a pas besoin de complice pour nous rappeler que nous existons; qu'à un moment précis, tout ce que nous vivons est bien réel. La douleur est la dîme de la vie. Comme notre ombre, elle nous suit partout; elle exprime la connexité qui existe entre le monde réel et ce qui vit en nous, caché aux yeux de nos semblables. Alors que certains voudraient la supprimer pour vivre dans un monde de ouate, je la perçois comme quelque chose de nécessaire.


La douleur n'est pas le mal. Au contraire, c'est le tunnel qui conduit vers la lumière. C'est le ciseau qui met à jour le meilleur de nous-même. Si on sait comment le manier.


Pour le reste, et pour ce que j'en sais, l'amour et la douleur sont inextricablement liés. Ils cohabitent l'un dans l'autre. L'amour est teintée de douleur et on apprend facilement à aimer la douleur. Le dicton qui dit que l'on châtie ceux que l'on aime, ben il fonctionne dans les deux sens. Sans la douleur, l'amour ne serait probablement qu'un signal électrique sans intensité, sans goût.


En ce qui concerne ce moment précis où je me trouvais ce matin-là, isolé de toute chaleur humaine (non Jeff et moi ne couchons pas encore ensemble malgré les fortes rumeurs), l'angoisse continue de s'accumuler dans mon coeur.

Plutôt, l'angoisse devient urgence.

Quelque chose ne va pas.

Ce n'est pas l'escalade, ce n'est pas l'exposition de la paroi, ce ne sont pas les odeurs de Jeff (qui ne me dérangent même plus).

Il me manque quelque chose. Je ne suis pas le guerrier que je devrais être. Et toutes ces questions qui me tournent dans la tête.

Ai-je bien fait de venir ici? Devrais-je être ailleurs?

Qu'est-ce que ce projet représente pour moi en fait? Qu'est-ce que je gagne en y suant autant ma vie?

C'est peut-être un chemin de croix que je gravis une prise à la fois? Ou c'est peut-être une remise en perspective, un tableau que je me dessine pour me rappeler, encore une fois, qui je suis vraiment et ce dont j'ai besoin dans ma vie pour être heureux? Ou de qui j'ai besoin dans ma vie pour l'être?

Évidemment, je n'ai pas réponse à ces questions, pas encore du moins.

Ne reste donc qu'à grimper, parce que de toute façon notre descente passe maintenant par le sommet d'El Capitan. Pas question de redescendre par en bas!

Avec ces questions en tête, la journée débute et elle s'annonce très difficile.

Nous avons prévu revenir dormir sur El Cap Spire ce soir, de sorte que nous grimpons légers. L'intention est de fixer les cordes pour atteindre minimalement The Block, notre prochain hôtel cinq étoiles.

Non seulement faut-il grimper six longueurs, mais l'une d'elles constitue le crux de la voie. Il s'agit du Boulder problem, aussi appelé le Huber Pitch. L'appréhension est élevée.

La longueur d'introduction est aussi difficile qu'elle est esthétique. Une fissure parfaite d'une largeur variant entre 0,5 et 1,5 pouces. Je me fais botter solide. Complètement flash pompé après les tous premiers mètres. Après un court repos je repars, mais toujours je dois m'asseoir dans mon harnais. Débité, je tente de trouver en moi l'inspiration qui me fera entrer dans la "zone". À la mi-longueur, la fissure se referme davantage et la ligne de plus faible résistance passe par une traverse vers la droite, très mentale. Je m'y engage, puis je me rends compte que je ne pourrai pas mettre de protection avant d'avoir franchi quelques mètres supplémentaires. Complètement imbibés d'acide lactique, mes avant-bras crient à l'aide. Après un bon combat physique et mental, j'atteins un endroit où je peux me reposer complètement. La suite est une cheminée très amusante à grimper.

Jeff me rejoint et enchaine la longueur suivante: un chouette dièdre vertical pas tellement difficile.

De ce relais, il est facile de se perdre si on ne fait pas attention. Plusieurs lignes évidentes nous entourent. Le piège est qu'elles sont toutes difficiles. La vraie ligne de faiblesse passe par une longueur étrange. D'abord, elle est invisible, cachée derrière un pan de mur situé sur notre gauche. Deuxièmement, elle est légèrement végétale et, finalement, sa section finale, constituée d'une traverse d'une dizaine de mètres, est extrêmement exposée. Jeff navigue dans cet environnement comme un poisson dans l'eau. Rapidement je me retrouve au bout de la ligne. Arrivé à la traverse, ce n'est pas aussi facile que ça semblait d'en bas. La traverse est particulièrement pimentée sur de drôles de prises, tantôt rondes, tantôt minuscules.

La traverse 11c

Nous nous trouvons donc en dessous du crux. Jeff évidemment se porte volontaire pour solutionner le passage. Cinq dégaines sont suffisantes pour protéger cette longueur. Jeff ne s'est probablement jamais senti autant léger depuis le début de cette aventure. 1-2-3, il s'élance. Dès les premiers mouvements, ça commence sur les chapeaux de roues. Un mouvement précaire par-ci, un croisé en puissance par-là. Il n'y a pas deux dégaines de passées que Jeff chute. Bon...c'est dur. Jeff réessaye ce passage; il arrive à dépasser une autre dégaine pour arriver sur une prise cylindrique très abrasive, mais tombe tout de suite après. Ok, wow c'est vraiment toff. 

Pendant que Jeff tente de trouver une solution, je n'arrête pas de repenser à Alex qui est passé sans corde. Ça semble juste impossible à concevoir.

Après quelques essais, Jeff décide de faire quelques pas d'artif pour que nous puissions continuer de progresser. Nous reviendrons à cette longueur de toute façon.

La longueur suivante est pour moi. Elle porte le nom de The Sewer. Inspirant.

Par contre, comme la Californie vit présentement l'une de ses pires périodes de sécheresse, la longueur est complètement sèche. Dans ces conditions, la longueur est particulièrement exquise. De la compression gainée, des appuis d'épaule et de dos, j'adore tout simplement chaque moment. 


Jeff me rejoint au relais suspendu dans le toit.

Après The Sewer. L'un des rares relais suspendu de Freerider

Suit ensuite une fissure encastrée dans un dièdre, magnifique aussi. Le dernier mouvement est particulièrement surprenant, mais comique. Voyez le vidéo:

https://vimeo.com/253034473


Nous sommes maintenant à The Block. Jeff décide de faire la longueur suivante avant de terminer la journée. Je décide de me garder des forces et de la faire le lendemain. Nous rappelons ensuite les six longueurs que nous avons grimpées jusqu'à El Cap Spire. Grosse journée. Le corps commence à montrer des signes de fatigue.


Même si Jeff n'a pas réussi la longueur 13a, nous sommes contents et confiants. Demain sera une belle journée. 

21. Dan - 5.11c - 40m - Fingerlocks, thinhand. Très dur réchaud. Très beau.
22. Jeff - 5.10d - 26m - Dulfer vertical. Beau.
23. Jeff - 5.11c - 26m - Prendre le dièdre non visible 5m à gauche du relais. Bizarre, végétal par endroit. Apportez vos couilles d'acier pour combattre l'exposition de la traverse.
24. Jeff - 5.13a - 20m - Technique, puissant. Prises très coupantes et abrasives. Réussite sensible aux conditions de peau et d'adhérence. À NE PAS grimper au soleil!
25. Dan - 5.10c - 43m - Très beau, mais souvent mouillé. Faire un relais au bout du toit, sinon drag!
26. Jeff - 5.10a - 15m - Magnifique longueur avec une finale crève-coeur.
27. Jeff - 5.11a - 49m - Traverser à gauche très tôt. Prises lousses. Extrêmement exposé. Un mouvement dur.

lundi 8 janvier 2018

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 8)

Chapitre 8: Le Texas

29 septembre. Cinquième journée sur le mur.


Autre journée d'une pureté bleue azur.

Il fait encore évidemment très chaud et un doute s'installe insidieusement dans ma tête. Avons-nous apporté suffisamment de flotte pour passer au travers de cette aventure? Jusqu'à maintenant nous suivons scrupuleusement les rations que nous avions initialement prévues, mais l'envie de boire de l'eau me suit maintenant partout. Même le jus de canne de thon ne me sustente plus. Je me sens "sec" comme un bacon sur du bitume chaud et la couleur de mon urine, quand j'en ai, est plus proche de brun que de jaune. Si je me déshydrate davantage, ça se pourrait que ça sorte en poudre. Jeff, lui, passe son temps à pisser. Je n'arrive pas à savoir où il prend toute cette eau...c'est louche.

Après un copieux déjeuner de gruau aux canneberges et bananes séchées (avec un ajout de lait en poudre pour plus de protéines), nous commençons à hisser nos bagages vers d'autres cieux. Adieu Hollow Flake Ledges!

Comme le profil de la paroi est maintenant rectiligne et pratiquement vertical, combiné au fait que nous avons passé 2 nuits au moment endroit, le hissage s'avère beaucoup plus aisé que lors de notre dernière journée de travaux forcés. Le poids des sacs semble avoir substantiellement diminué, ce qui est une bonne nouvelle pour le facteur plaisir.

Jeff en train de se hisser sur les cordes. La vue est pas trop mal!

Nous passons tout l'avant-midi à hisser les longueurs 15 à 19. Au passage j'apprends à me familiariser avec la magnifique technique d'ascension sur corde dite du "Texas". En bref, il s'agit d'une technique où les 2 étriers sont fixés au même jumar de sorte qu'on fait des bonds de grenouille pour monter. Cette technique est efficace lorsqu'il n'est pas possible d'appuyer ses pieds sur la paroi pour s'aider à progresser et garder son équilibre. Allez savoir pourquoi ça s'appelle "Texas". Jeff n'a pas pu me fournir de réponse, l'Internet non plus et la bible des collines (Freedom of the hills) non plus. Comme un vidéo vaut mille mots, je vous laisse apprécier ma première expérience de Texas:



Rendu au-dessus du Monster, Jeff me dit qu'il va redonner un essai en moulinette. Bon! Là je le reconnais! Comme Jeff s'est magané le dos pas mal la veille en grimpant le Monster, on doit lui appliquer une bonne couche de tape pour protéger sa peau. Admirez mon travail. Ma physio, Laurence, serait fière de moi! Un vrai pro!


Jeff redescend donc la longueur en rappel en fixant quelques points de protection. Cette fois, il fait bon usage de la technique et il complète la longueur en un peu plus de 30 minutes!! Un vrai record.

Pendant que Jeff se remet physiquement, je me prépare à grimper la prochaine longueur.

La première section comporte un passage hors-largeur au tout début, mais n'est pas très longue. Avec un bon #6 solidement placé, je n'ai aucune difficulté à passer à l'aide d'un "stack" de poings (coincements à 2 poings collés l'un sur l'autre).

Pitch #20, juste avant un court passage offwidth

Arrive ensuite un passage des plus excellents, probablement l'un des plus beau que nous ayons fait jusqu'à maintenant. L'escalade se fait entre la paroi principale et une structure très célèbre appelée El Cap Spire.

El Cap Spire vu d'au-dessus avec tout notre grément.

Il s'agit en fait d'une immense tour de granite complètement détachée du mur de 1,5m environ. L'espace entre la tour et le mur prend l'allure d'un immense tunnel caverneux de 25m de haut. Le soleil ne peut y pénétrer et l'air y est particulièrement frais en cette chaude journée. Le contraste est particulièrement remarqué par mes tétines. C'est peut-être juste de l'excitation aussi.

L'escalade suit une très esthétique fissure, bien que plus soutenue que la cote qui lui est attribuée dans le topo. N'empêche, j'ai vraiment beaucoup de plaisir à y insérer mes membres (et non mon membre). Et que dire de la sortie qui comporte un mouvement assez engagé pour atteindre la tour!! C'est qu'elle est assez éloignée! En tête, je n'ai pas eu le courage de faire un dyno comme Jeff (un dyno est une impulsion pour sauter de prises en prises). C'était probablement moins spectaculaire, mais plus adapté à ma situation.

Jeff juste avant le mouvement pour rejoindre El Cap Spire. Oui j'ai le brin de corde dans la main, on voit l'ombre!

Nous sommes sur El Cap Spire, le plus bel endroit pour faire du camping au monde!


Ça vaut bien une bière!!

2 gars très heureux

Alors que nous nous préparons à nous coucher, 2 français arrivent. Devinez quoi, ils grimpent en Frenchfree! Selon Jeff, la définition exacte de ce terme (blague d'escalade). Leur objectif est de grimper le mur en 2 jours (ils ont peu de temps dans leur horaire). Quand même impressionnant considérant qu'il n'y a qu'un seul des deux qui grimpe en tête.

19.(2e essai) Jeff - 5.11a - 50m - Monster Offwitdh.
20. Dan - 5.10a - 35m -Varié, très très beau. Spectaculaire même.

dimanche 24 décembre 2017

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 7)

Chapitre 7: Funstuff

4e journée sur El Capitan.

Pour la première fois, je sens que mes membres sont endoloris. Le rituel du matin est plus pénible, robotique, mais toujours le soleil brille dans le ciel bleu, ça s'annonce chaud! En préparant notre diner nous nous rendons compte qu'un rongeur a mangé une partie de nos tortillas. Malheur!

Cette pensée est rapidement chassée par la perspective d'une journée très intéressante: juste grimper et fixer des cordes au fur et à mesure de notre progression. Enfin le plaisir peut commencer!

Après s'être hissés au-dessus de la cheminée de la veille à l'aide de nos poignées d'ascension, Jeff se lance dans la première longueur de la journée.

Jeff progresse rapidement alors que je lui paye la corde à travers l'ATC.

Au-dessus de nous, le profil de la paroi se redresse drastiquement.

La première longueur est somme toute aisée, bien que je n'en aie aucun souvenir précis.

Enfin un vrai réchaud que l'on peut apprécier sans vraiment avoir besoin de se concentrer.

J'aime cet état d'esprit où l'on sait que l'on bouge, mais pendant lequel les mouvements sont posés, sentis et précis, exempt de peur ou d'hésitation, seulement guidés par l'instinct. C'est un sentiment similaire à celui où nous sommes près de notre limite, mais que l'on connait chaque petit mouvement du corps permettant d'enchainer une longueur; seulement c'est l'état de conscience qui est différent. C'est l'instinct et l'expérience opposés à la pratique.

La deuxième longueur est beaucoup plus soutenue. Une longueur parsemée de dulfers verticaux et de fissures à doigts. Je m'en sors tant bien que mal et bien que je ne sois pas à ma limite, l'exposition diminue mon aisance. J'apprécie néanmoins chaque moment passé à me batailler avec ma peur.

La peur est un boulet qu'il faut battre et dominer pour avancer, tant dans la vie qu'en escalade. J'aime tester ma résilience face à mes peurs, voir jusqu'où je peux me rendre sans perdre les pédales. Ça me fait me sentir vivant, en contrôle de ma destinée.

Jeff qui complète la 17e longueur 10c. Loin en-dessous nos haulbags sont visilbles sur Hollow Flake Ledges


La troisième longueur est singulière. Il s'agit de "The Ear", l'Oreille. Une section très verticale de fissure thinhand donne accès à un encaissement où un repos mitigé peut être obtenu. De cet endroit, il faut faire une traverse difficile vers la gauche sur des réglettes espacées. La présence d'un coin empêche de voir les prises et une mauvaise lecture est ici difficile à réparer, comme je l'apprendrai malheureusement (lire que je suis tombé). Un repos complet mène ensuite à l'Oreille, une cheminée incroyable qui se referme de plus en plus au fur et à mesure que l'on y grimpe. Sa particularité est que la cheminée se referme complètement à un certain point et que la solution pour en sortir consiste à traverser horizontalement un toit de quelques mètres. C'est incroyable d'avoir à traverser une cheminée, ça l'est encore plus quand on voit le fond de la vallée à 500m en dessous de nous! La vue est un mélange de rêve érotique qui donne envie de vomir. Drôle de mélange. La traverse s'effectue sur quelques bonnes prises sur lesquelles il est possible de se reposer, mais la seule vraie façon de progresser est d'avancer à coup d'"ailes de poulet" et de coincements de corps plus bizarres les uns que les autres. De la vraie bonne bataille de cheminée! Un vrai délice! La sortie de la longueur est incroyablement exposée sur du rocherbrun/orangé.

Photo trouvée sur le Web montrant le profil de notre 4e journée sur le mur

Arrive enfin le Monster Offwitdh. LA longueur que tout le monde rêve de faire! La raison pourquoi on fait Freerider. Ahah!

Jeff se lance dans la traverse 11d. Cette dernière suit une série de prises qui descendent tranquillement vers la gauche jusqu'à un point où elles disparaissent. La fissure doit alors être rejointe par un long mouvement d'étirement du bras gauche. La difficulté réside dans le fait qu'il n'y a pas de pieds, que de la friction. Jeff solutionne assez facilement la séquence et réussi à embarquer dans la fissure.
Jeff dans le Monstre après la traverse

Dingdingding, le combat commence.

Quelle bataille de Jeff dans cette fissure hors-largeur de six pouces d'une longueur de 50m!! Centimètre par centimètre, son progrès est extrêmement lent.

Jeff dans le premier tiers

Complètement épuisé physiquement, il tombe à quelques mètres de la fin des difficultés après une bataille de plus de deux heures trente au gros soleil. Déçu. son moral est au plus bas alors qu'il m'assure.

Jeff abattu par son échec dans le Monster Offwidth

Après avoir effectué un rappel pour éviter la traverse 11d dont le pendule potentiel en cas de chute m'intimidait trop, je m'élance dans le Monstre sous un soleil de plomb! L'attrape c'est que, vu le style d'escalade impliqué, constitué de contact très intime et intense avec le rocher, le grimpeur doit porter un gilet long pour protéger sa peau de l'abrasion du rocher. On a vite l'impression de nager en plein sauna, je vous l'assure!!

Ma stratégie est d'entrer dans la fissure à moitié, côté gauche à l'intérieur. Un verrou du bras gauche, main et coude appuyés sur les parois opposées de la fissure à hauteur d'épaule est utilisé comme base. La jambe gauche est montée à hauteur de la hanche talon et orteils exerçant une force opposée pour se maintenir en place. La main droite, pouce par en bas, est appuyée sur le rebord de la fissure devant mes yeux. La clé pour progresser, c'est le pied droit. Le talon doit être appuyé sur la paroi qui se trouve derrière, le côté gauche du pied appuyé sur le rebord extérieur arrondi de la fissure. Essentiellement, c'est le mouvement du mollet qui fait monter mon corps vers le haut, un ou deux pouces à la fois. Le reste de mon corps sert seulement à me maintenir en place.

Funstuff comme dirait Fred!

L'effort physique est constant, il faut donc bouger "rapidement" et établir un rythme pour contrebalancer la douleur et l'épuisement. On refait, encore et encore, les mêmes mouvements aliénants en se disant: "y'en reste pas long, y'en reste pas long!" Le problème c'est que 50m, c'est long! :) Quelques repos taxants physiquement, dont il faut tirer profit, sont rencontrés dans ce pèlerinage. Bien que le processus soit monotone du fait que les mouvements soient pratiquement identiques d'un bout à l'autre, j'ai rarement eu autant de plaisir à grimper une longueur d'escalade. Vraiment, mais vraiment un style que j'adore! Le genre de longueur où l'on peut juger de la résilience  et de la propension à souffrir de quelqu'un!

Victoire!!

Jeff fidèle à lui-même, et même s'il n'a pas réussi, est allé au bout de son potentiel. C'est l'épuisement qui a eu raison de lui.

Lorsque j'arrive au relais, il me dit: "Cette longueur-là, je ne la referai pas...même si je ne l'ai pas réussie".

Notre journée terminée, nous rappelons sur nos cordes fixes pour retourner dormir sur Hollow Flake Ledges.

16. Jeff - 5.10a - 32m - Assez facile.
17. Dan - 5.10c - 37m - Endurance, très beau.
18. Jeff - 5.10d - 27m - Traverse difficile sur réglettes. The Ear: cheminée malade!
19. Jeff - 5.11d - 50m - Très difficile traverse pour accéder au Monster Offwidth (11d). Ensuite 50m très physique (11a/b).

dimanche 3 décembre 2017

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 6)

Chapitre 6: Durs labeurs

Troisième journée sur le mur.

Elle commence comme toutes les autres, sous le regard bienveillant des étoiles qui, loin dans le ciel, brillent de mille éclats.

Couché dans mon sac de couchage, je prolonge le plaisir d'un sommeil mitigé, passé à me tourner d'un côté et d'autre, en les regardant s'éteindre. Dormir sur un minuscule matelas de mousse de 1/4 de pouce d'épais est difficile, surtout lorsque l'on est habitué à dormir sur le côté droit. Le poids de notre corps paralyse tranquillement le bras et nous empêche de dormir d'un sommeil trivial. S'habituer à dormir sur le dos, m'apparait comme une bonne idée pour quiconque entreprend une aventure verticale de 1 000m.

Alors que je suis à mijoter ces réflexions, le ciel se teinte tranquillement de bleu: c'est l'heure de se lever.

De l'autre côté de la vire, Jeff est déjà en action. J'entends le brûleur se mettre en marche. L'odeur du café se fait rapidement sentir. Je ne me sens pas particulièrement courbaturé, ce qui est bien.

Tous les matins, nous opérons la même routine. Nous nous levons avec les premières lueurs du jour, vers 5h30. Une fois le premier service de café en route, nous nous préparons pour la dure journée de labeur qui nous attend. Diverses tâches sont nécessaires pour commencer la journée. Il faut notamment mettre nos verres de contact (désagréable), analyser le tracé de la journée (motivant!), réorganiser le matériel (tannant), déjeuner (jouissif), préparer le diner (boire le jus de canne de thon est de loin le meilleur moment de ma journée), remplir nos gourdes (NE PAS verser à côté des gourdes!!), replacer nos possessions dans les sacs de hissage (important de se souvenir où se trouve chaque objet)...et faire un caca (expérience mitigée).

Je vous épargne les détails croustillants de cette dernière étape, mais toujours est-il que les néophytes en big-wall doivent comprendre que nous ne pouvons pas abandonner nos excréments sur le mur. Déjà que nous jetons notre urine en bas (le plus loin possible de la voie), nous devons malheureusement trainer nos déchets solides avec nous. Comme nous mangeons très santé et que la demande en calorie est excessivement élevée, nous ne produisons pas beaucoup de déchets organiques, mais toujours est-il que cette étape de la journée n'est pas ma préférée. Peut-être qu'apporter une revue porno serait une bonne stratégie pour la prochaine fois? Bref, la stratégie est d'utiliser des sacs de poubelle et de les conserver dans un contenant de plastique baptisé "WallJohn" (on pourrait l'appeler Raymond ou Roger que ça changerait rien). Le WallJohn est ensuite attaché en dessous des sacs de hissage pour le restant de la journée et nous nous en tenons le plus éloigné qu'il est possible.

Une fois notre routine terminée, je fais l'ascension de la corde fixe jusqu'au premier ancrage. L'objectif de la journée est de hisser nos bagages jusqu'à Hollow Flake Ledge et de grimper le plus de longueurs par la suite.

À 7h30 je suis au relais, il fait déjà suffisamment chaud pour que je n'aie qu'un t-shirt sur le dos.

Commence notre labeur de hissage. Comme le profil des 3 longueurs que nous avions grimpées la veille n'est pas vertical et qu'il tend à se déplacer vers la gauche, le hissage est difficile. Les sacs s'accrochent au moindre obstacle et il faut parfois descendre en rappel pour les décoincer. Comme nos sacs pèsent environ 130lbs chacun, hisser est extrêmement difficile physiquement.

La procédure est la suivante: la seule poulie que nous avons est installée dans le relais. Nous y attachons un jumar pour empêcher la corde de redescendre avec le poids du sac. Nous attachons une dégaine avec un autre jumar sur notre boucle d'assurage. La technique de hissage est simple. Il faut monter ses pieds au niveau des ancrages et pousser (squat inversé) de toutes ses forces pour faire monter un sac de 2 ou 3 pouces. Recommencer cette procédure sur 40m et recommencer pour hisser le deuxième sac. Pour ma part, une traction est pratiquement équivalente à une répétition maximale. Mes pulsations sont accotées dans le tapis, mes blessures de poumons dues à mes nombreuses pneumonies me font souffrir. Avoir su, je me serais entraîné différemment et j'aurais fait beaucoup plus de deadlift :)

Alors que Jeff allait partir de HeartLedges, Nick arrive pour venir chercher les bagages que lui et Corey avaient préalablement hissés en vue de leur ascension (voir chapitre 3). Il confirme que Corey a la cheville cassée et qu'il n'est pas envisageable pour eux de faire leur ascension. Avant de repartir, pour nous remercier de les avoir aidés, il nous fait cadeau de 4 cannes de bières. Wouuuuhou! (c'est comme gagner à la lotterie!)

Alors que la journée avance nous remarquons que toutes les personnes qui se trouvaient dans Freerider redescendent au sol. Certains étaient montés pour aller essayer le crux de la voie, alors que d'autres rappelaient depuis le sommet pour déposer des vivres sur la paroi à des endroits stratégiques. Leur objectif est de grimper Freerider en moins de 24hres; ils désirent donc pré-placer eau et nourriture à l'avance pour réduire leur poids. Nous sommes impressionnés et avons bien hâte de les voir nous dépasser. Leur départ est prévu pour dans 2 jours nous disent-ils (voir le lien suivant: http://elcapreport.com/content/elcap-report-1012-101817).

Hisser nos sacs jusqu'à Hollow Flake Ledges (3 longueurs) prendra finalement toute la journée. 3 longueurs pour plus de 10 heures d'efforts!! La chaleur de cette journée fut accablante et l'effort éreintant. La soif m'accompagnait à chaque instant de la journée. À 10h j'avais déjà bu 2L des 3,5L que je pouvais boire pour la journée. De mémoire, je n'ai pas souvenir d'une journée de ma vie aussi difficile physiquement, à cuire au soleil, sauf peut-être lorsque je faisais le triathlon Ironman (3,8km nage, 180km vélo et 42,2km de course). 

Une fois installés sur Hollow Flake Ledge, nous décidons de grimper au moins une longueur: une cheminée 5.7.

Je décide, encore une fois, d'y aller en tête.

Les parois de la cheminée sont lisses et dépourvues de prises. Il faut progresser dans un style cheminée parfait. 5.7 mon cul...Je me débat pour avancer, un pouce à la fois. Ma seule protection est le #6 que je dois trainer avec moi. À 20m au-dessus de Jeff je n'ai toujours que mon #6 comme protection. À la moitié de la cheminée, le topo disait de sortir de la cheminée pour rejoindre de bonnes prises. Pour sortir de la cheminée je dois me déplacer de 2 ou 3 mètres sur ma gauche. J'ai peur de m'éloigner du #6 puisqu'en cas de chute il pivotera, ce qui le ferait tomber. Je continue donc dans la cheminée qui rapetisse pour devenir hors-largeur. Après une bonne bataille, je sors à l'ancrage, épuisé de ma journée. L'apprentissage se poursuit que je me dis.

Alors que j'assure Jeff, je regarde autour de moi. La vue, comme toujours, est magnifique. Au-dessus de moi, la paroi se redresse drastiquement pour devenir verticale. Le Monster Offwidth, notre prochain adversaire, nous attend, la gueule ouverte. J'en ai des nausées tellement cette longueur est impressionnante vu d'en dessous.

Pouvez-vous me voir dans la cheminée 5.7? Suivez les cordes. Loin au-dessus, le Monster offwidth attend la gueule ouverte.

Alors que je repense au hissage de la journée, des doutes surgissent dans mon esprit. Qu'est-ce que je fais ici? C'est ça grimper un big-wall? C'est plus un job que de l'escalade...Ces questions réveillent le côté combatif de moi-même et mon orgueil s'élève d'un cran. On verra bien qui rira le dernier.


Le coucher de soleil, grandiose comme toujours

15. Dan - 5.7 (cheminée) - 35m - Faire suivre le #6 jusqu'au milieu. Traverser vers l'extérieur (gauche) pour rejoindre de bonnes prises (épeurant et dangereux de déloger le #6 en cas de chute). Si vous continuez tout droit (comme moi), la cheminée devient hors-largeur (plus difficile, mais moins épeurant (un peu)).