jeudi 14 septembre 2017

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 1)

Chapitre 1: Définir l'horizon


Jean-François Beaulieu m'a dit à plusieurs reprises au cours des dernières années à quel point il voudrait vraiment retourner à Yosemite. Son projet? Grimper El Capitan en libre avant son 40e anniversaire (en novembre 2017).

A priori je n'avais jamais vraiment considéré cette destination d'escalade. J'avais toutes sortes d'idées préconçues: c'est loin et coûteux, faut louer une auto, j'hais l'escalade artificielle (même si j'en ai jamais fait). Bref probablement que j'étais plus intimidé qu'autre chose.


C'est après mon voyage à Indian Creek ce printemps que la graine a réellement germé en moi. J'y avais affiché une forme assez étonnante pour les voies de fissure et je commençai à me dire que j'étais peut-être prêt, physiquement et mentalement, à aller me faire botter à Yosemite. Après tout Yosemite n'est-elle pas la mecque de l'escalade moderne? Là où cette discipline a réellement pris son envol en Amérique du Nord?

Après avoir abordé à quelques reprises le sujet avec Jeff au cours de l'été, nous avons décidé de considérer sérieusement le projet pour l'automne 2017. Au fil des mois, je remarquai que Jeff et moi avions une bonne saison 2017, pas nécessairement en grimpant ensemble, puisque nous avons plus ou moins eu d'occasion cette année, mais chacun de notre côté, à notre façon, nous avons eu, je pense, des développements intéressants. Disons que ça me donnait une certaine confiance. Ne restait qu'à arrimer le tout avec le travail, obtenir les permis des autorités concernées et s'entraîner en conséquence.

Demeurant tout de même réaliste sur mes capacités de suivre Jeff dans son projet, je me suis continuellement rappelé que j'y vais avant tout pour le supporter dans la réalisation de son objectif et prendre de l'expérience de bigwall en grimpant à ses côtés. Parce que grimper El Capitan en libre, c'est à dire en ayant recours à nos seules capacités physiques et techniques, les protections insérées dans le rocher ne servant que pour sauver nos vies en cas de chute, n'est pas une mince tâche.

De fait, la voie la plus facile pour réaliser cet objectif, tout en ayant une "vraie" expérience de bigwall sur El Cap, est Freerider (5.13a). Et c'est cette voie que nous allons tenter de compléter.

Freerider est en fait une variation du Salathé Wall, évitant 2 longueurs cotées 5.13b/c demandant des aptitudes exceptionnelles de fissures et de body english (de fait ces 2 longueurs n'ont été enchaînées que par une poignée de gens dans le monde actuellement).

Quand je dis que Freerider est la voie la plus facile pour grimper El Capitan, c'est vite dit. Freerider, en plus d'être cotée 5.13a, comporte environ 1 000 m d'ascension verticale (environ 35 longueurs). Outre le fait que l'on doive y dormir plusieurs nuits, elle nécessite une maîtrise de toute une panoplie de styles d'escalade, de la fissure à doigts en passant par des redoutables fissures hors-largeur jusqu'à des cheminées exposées et intimidantes. Si on en croit ce que Jeff me raconte, les fissures c'est la partie facile! Encore faut-il surmonter les faces lisses clairsemées de minuscules petites croutes coupantes et des dalles dépourvues de prises qu'il faut grimper en s'agrippant à des cristaux pratiquement invisibles à l'oeil nu, sans oublier les nombreux dièdres où des dulfers très pompants nous attendent. Bref, il faut être un grimpeur très complet et très solide pour avoir une chance de grimper chacune de ses longueurs en libre.

Pour une idée du topo: http://gripped.com/wp-content/uploads/2014/10/topo.png

Mon autre inspiration d'aller faire cette voie est l'ascension que Stéphane Perron a faite en solo encordé en 2007 (https://www.climbing.com/news/all-free-rope-solo-of-el-capitan/). Chaque longueur sera pour moi l'occasion de jauger l'ampleur de l'exploit accompli par mon ami et mentor qui a leadé chaque pitch, l'a nettoyé puis a dû regrimper la longueur sur des poignées d'ascension pour ensuite hisser ses haulbags. Même de mon salon ça m'apparait complètement débile!

Il reste 7 jours avant le départ. L'objectif est là, visible à l'horizon. Il s'agit de ne pas trop anticiper, laisser couler le stress, vivre à fond. On espère pouvoir donner des nouvelles et peut-être même des vidéos live du mur à la Tommy Caldwell. Restez branchés!!





mercredi 11 janvier 2017

MONARQUE: 33 ans d'obscurité plus tard (chapitre 6)

Chapitre 6: Le topo

Monarque sur l'Acropole des Draveurs dans les Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie

Voici donc notre récit de Monarque terminé.

L'idée première derrière cet exercice était de partager notre aventure dans une voie alpine québécoise que je considère de "Testpiece" pour toutes sortes de raisons. D'abord, pour une raison obscure elle demeure méconnue et a vu très peu de trafic (2-3 cordées au maximum depuis son ouverture). Ensuite, elle a été gravie en libre dans un style exemplaire. Ensuite, bien qu'elle n'ait vu qu'une poignée d'ascensions en 33 ans d'existence, elle est étonnamment propre et le rocher y est généralement solide, à l'exclusion de la longueur du Monarque (2e longueur) qui devrait être purgée et celle du dièdre (3e longueur) qui pourrait facilement être nettoyée si d'autres grimpeurs s'y aventuraient davantage. Également, elle présente un dénivelé somme toute intéressant (environ 180m d'escalade technique) dans un décor de plus impressionnant. L'approche comporte quelques 400m de dénivelé dans un couloir à la fois intimidant et précaire. La voie commence à une altitude approximative de 800m d'altitude sur un promontoire exposé et la voie atteint le sommet (1000m et + d'altitude). Le gaz s'accumule rapidement en dessous des grimpeurs qui bénéficient de vues imprenables sur la vallée des Hautes-Gorges. Finalement, la descente à pieds, bien que longue, permet de retrouver l'auto sans les tracas de rappels qui peuvent s'avérer dangereux. Bref Monarque est, selon moi, un beau bijoux encore trop méconnu de l'escalade québécoise qui demeure accessible à beaucoup de grimpeurs qui veulent trouver un niveau d'engagement supérieur au Gros-Bonnet (Portneuf) sur du rocher de solidité nettement supérieure au Gros-Bras (Grands-Jardins). Ne vous laissez pas intimidez! Vivez au niveau de vos aspirations! Ci-dessous, je décris un topo plus détaillé pour ceux que ça intéresse. Pour les autres, on se voit DEWOR comme dirait mon ami Serge Alexandre Demers Giroux (Je vous invite d'ailleurs à visiter son site Internet http://dewor.ca/).


POUR LES PURISTES, CEUX QUI RECHERCHENT L'AVENTURE, LA VRAIE, VEUILLEZ ARRÊTER DE LIRE ICI. CEUX QUI DÉSIRENT OBTENIR PLUS D'INFORMATIONS PRÉCISES SUR LA VOIE, VOUS TROUVEREZ DAVANTAGE D'INFORMATIONS CI-DESSOUS. POUR D'AUTRES INFORMATIONS UTILES, JE VOUS RÉFÈRE AU BLOG (INCOMPLET) DE PATRICK BROUILLARD QUI VIT PRATIQUEMENT DANS LES HAUTES-GORGES DEPUIS LES DERNIÈRES ANNÉES AVEC CHARLES LACROIX (http://uneviedescalade.blogspot.ca/2015/12/les-hautes-gorges-de-la-riviere-malbaie.html).


MONARQUE 5.10+ 180m - 4 longueurs - Rack double standard jusqu'à #3 (BD), #4 peut être utile - une corde de 45m pourrait suffire étant donné la configuration zigzaguante de la voie. Tous les relais sont faits à l'aide de protections naturelles sur des vires.

Approche du Centre d'interprétation: Cette dernière dépend de la saison et du moment choisi:

i) Lorsque le parc n'est pas officiellement ouvert, il faut stationner son véhicule sous les lignes à haute tension juste avant l'entrée du Parc. Il faut ensuite rejoindre le Centre d'interprétation du Barrage (8km) soit à la marche, en vélo, ou par tout autre moyen qui ne possède pas de moteur à gaz (voir les règlements du parc).


ii) Lorsque le parc est officiellement ouvert, plusieurs options sont envisageables:

- en période de bas achalandage (voir horaire du Parc) vous pouvez vous rendre en voiture au stationnement du Camping du Pin Blanc sans frais (en semaine seulement);
- en période de fort achalandage, il faut utiliser la navette du Parc (l'horaire est plus ou moins intéressant);
- louer un emplacement au Camping du Pin Blanc et y dormir la veille de l'ascension (ce qui permet de stationner son véhicule pour la journée à cet endroit, lequel est situé à 1 km de marche du Centre d'interprétation du Barrage);
- payer pour le camping, mais n'utiliser que le stationnement (vous devez tout de même payer les frais d'entrée quotidien); ou
- demander à la SÉPAQ une autorisation spéciale (faut savoir licher des culs).
Approche de la voie: Prévoir entre 1h30 est 2h00 via le couloir évident qui atteint l'amphithéâtre principal de l'Acropole des Draveurs. Depuis le Centre d'interprétation du barrage, commencez le Sentier du Pieds des Sommets par le segment le plus au Sud (sens anti-horaire de la boucle du sentier). En commençant le sentier vous verrez des puits d'aération (tuyaux blancs) pour le champs d'épuration du Parc sur votre droite. Après environ 5 minutes de marche, le sentier montera de façon plus prononcée. Lorsque le sentier bifurque à gauche à pratiquement 90 degrés, continuez tout droit à travers le bois pour rejoindre le couloir. Si le sentier recommence à redescendre, vous êtes allés trop loin. Il n'y a pas de sentier défini, bien que des traces de passages antérieurs puissent être décelés (branche cassées, traces de pas, mousse aplatie), mais il suffit de monter en diagonale vers la droite pour croiser le couloir où la végétation dense disparaîtra peu à peu. Suivre le couloir, généralement mouillé, mousseux à souhait et instable. Le couloir comporte certains passages engageants (classe 4) et, bien que nous ne nous soyons pas encordés, la prudence est de mise. Suivre le couloir jusqu'à ce qu'il bifurque à gauche et devienne très abrupte, pratiquement au pieds des immenses parois. Une fois rendu à la paroi située du côté gauche de l'amphithéâtre, remontez la paroi vers la droite en manœuvrant de la meilleure façon possible sur les talus moussus en visant le dièdre ouvert sur la gauche situé à droite de la portion très orangée.

1ère longueur 5.10+ (40-45m): Débuter sur un promontoire très exposé (risque de chute de plus de 5m). Il est fortement recommandé que l'assureur se vache dans la fissure à mains coupée au couteau (#2 BD), verticale et très propre qui marque le départ de la voie (cachée derrière un buisson). Des mouvements très esthétiques sur du rocher très solide composent les premiers 8m jusqu'à une vire très spacieuse (En 1983, Louis Paré a installé un relais intermédiaire sur cette dernière juste à gauche du petit toit). Contourner le petit toit en traversant vers la droite (attention au feuillet dont la solidité semble extrêmement marginale) pour atteindre le bas d'un dièdre ouvert sur la gauche et dont le sommet est obstrué d'un arbuste d'environ 4 à 6 pieds de haut. **À ma connaissance ce dièdre n'a jamais été gravi, mais pourrait peut-être présenter une alternative plus facile que la fissure de la ligne originale**. Après quelques mouvements de pontage dans ce dernier, traverser à gauche pour rejoindre une fissure à poings qui devient soudainement hors-norme (crux technique). Il n'est pas nécessaire d'avoir de #5 ou de #6. Une fois le passage corsé passé, il faut demeurer vigilant puisqu'il reste plusieurs mètres d'escalade soutenue (crux d'enchainement). Une fois la section verticale terminée, rétablir sur une vire très spacieuse. Pour faire la version originale, ne pas s'engager dans le long dièdre ouvert, moussu et lousse qui se trouve à droite (pour des raisons inconnues, certaines cordées ont emprunté ce dièdre sale). Continuez plutôt tout droit sur une dalle de faible inclinaison sans protection apparente (sangles sur des buissons) et contourner un immense rocher pour atteindre une vire cachée par de la végétation, laquelle donne sur un passage étroit à droite (pratiquement une cheminée) et où il est possible de faire un relais sur la paroi de gauche (coinceurs de petite et moyenne taille).

2e longueur 5.8 (20-25m): Un passage précaire et technique dans le passage étroit permet d'atteindre une autre vire très spacieuse juste avant que le rocher tourne couleur orange et marron, couleurs qui rappelèrent à Gaétan Martineau le papillon Monarque, d'où le nom de la voie (un relais intermédiaire (optionnel) avait été fait sur cette vire lors de la première ascension). Utiliser une fissure à mains franche bifurquant en zigzag vers la droite. L'escalade dans cette section n'est pas particulièrement difficile, la protection y est par contre espacée dû à l'instabilité des blocs et la principale difficulté consiste à ne pas faire tomber ces derniers sur l'assureur. Poursuivre l'escalade engagée jusqu'à un rétablissement sur une petite vire de forme triangulaire et construire un relais (coinceurs de petite taille) juste en dessous d'un magnifique et esthétique dièdre aérien.

3e longueur 5.10a (35-40m): Suivre le dièdre évident et très aérien en utilisant la petite fissure à doigts pour protéger et en utilisant tout votre arsenal de grimpe technique (dulfer, coincements, pontage, pieds-mains, etc.). Avec un peu d'amour pour éradiquer les champignons séchés et purger les 2 ou 3 blocs instables qui s'y trouvent, ce dièdre serait assurément un classique. Après un rétablissement technique sur une dernière vire, continuez dans le bois et faire un relais sur un sapin ayant un diamètre suffisant.

4e longueur 5.7+ (20-30m): De votre relais dans le bois, allez en diagonale vers la gauche (si vous allez vers la droite vous risquez de tomber dans le grand dièdre lousse mentionné à la 1ère longueur) pour arriver à une paroi moussue qui semble facile à première vue. Détrompez-vous l'escalade est engagée, extrêmement moussue et l'utilisation de la corde est nécessaire. Un bon brossage ferait du bien! Sortir au sommet (ne pas faire attention aux nombreux touristes qui veulent absolument prendre une photo souvenir de vous) et rejoindre un mur de 3 mètres de haut où il est possible de faire un relais (coinceurs de moyenne taille) et manger des bleuets si la saison le permet.

Descente: Descendre le Sentier de l'Acropole des Draveurs (5km) (prévoir entre 1 et 2 heures). Rappeler pourrait être possible, mais n'est pas vraiment une option dans les conditions actuelles de la voie (présences de blocs lousses, absence de relais permanent, dégrimper le couloir d'approche pourrait s'avérer difficile, etc.). Je n'envisagerais cette solution qu'en cas d'extrême nécessité (blessures, malaise ou autres raisons impérieuses). Aucun équipement fixe en place (relais, sangles, etc.).

Mon talent limité en dessin à votre service



vendredi 6 janvier 2017

MONARQUE: 33 ans d'obscurité plus tard (Chapitre 5)

Chapitre cinq : L'envol

L'adrénaline libérée par la deuxième longueur achève de me dégeler et je demande à Steph s'il me laisserait sauver mon honneur. Bon joueur, il me cède le matériel.

Méthodiquement, je gravis les premiers mètres. Un peu de dulfer, de bons coincements de doigts, c'est fluide, naturel, presque instinctif! Fébrile, je surmonte quelques difficultés en tâchant d'éviter de drôles de rochers. Ils semblent instables, mais ironiquement je les reconnais pour les avoir vus sur les photos de Gaétan. Ils ont déjà subi le passage de trente ans, ça devrait tenir encore pour que je puisse passer. Marginalement, je pose un pied dessus: ça tient!

Au fur et à mesure que je m'imprègne de cette sensation de liberté que le rocher et la nature me transmettent à travers l'escalade, ma peur s'égraine au fil du vent. Tranquillement, les soucis de la vie me quittent. Je danse littéralement avec la paroi, je ne fais qu'un avec elle.

Perché à quelques neuf cents mètres d'altitude sur une petite vire située aux deux tiers de la longueur, je prends conscience des cinq cents mètres qui me séparent du plancher de la vallée. Tout en bas le barrage est minuscule. Me revient alors en tête la description que Gaétan faisait de ce passage :
Un très fort vent chaud remonte le long de la paroi et vient s'engouffrer par le bas de mes pantalons pour me faire frémir les poils de jambes et accentuer l'impression de vide. N'importe, la gomme de mes chaussons E.B. adhère bien sur les petites prises du rocher chaud et je peux monter avec confiance. Entre mes jambes, perché au mil[i]eu du vide, Louis m'assure avec attention. Des centaines et des centaines de mètres sous lui, la minuscule écluse obstrue la rivière Malbaie qui, si bas, ressemble à un mince fil perdu au fond d'un canyon. C'est une belle situation d'escalade qui m'envahit d'un grand plaisir.
C'est une réminiscence que je vis, même si je ne peux profiter de la chaleur du vent aujourd'hui. C'est difficile à décrire avec des mots. Quand on arrive à ne faire qu'un avec notre passion, qu'on en est complètement inhibé, ça devient tellement bon que ça ressemble parfois à un orgasme : sauvage, mais conscient...et plus ou moins contrôlé.

Bref, après un dernier passage vertical corsé, je bascule au sommet de cette longueur magnifique. Le seul point négatif que l'on peut lui attribué sont les champignons séchés et coriaces qui tapissent le dièdre. Un bon ménage ferait du bien! Ça sera malheureusement pour une prochaine fois.

Le rocher fait ensuite place à un boisé et je n'ai d'autre choix que de faire mon relais sur un sapin, hors d'atteinte des rayons du soleil, ce qui refroidit légèrement mes ardeurs!

Pendant que j'assure Steph, je jongle avec une petite roche de calcaire que j'ai ramassée en Alberta, au Mont Assiniboine, aventure qui m'a permis de rencontrer Gaétan.


Le Mont Assiniboine visible en arrière plan lors de mon périple en 2009. Je suivais alors pour la première fois les traces de Gaétan Martineau sur un terrain d'aventure incroyable! L'objectif était de gravir la face Nord en solo (côté droit de la pyramide). Mes Crocs verts me suivaient également dans cette aventure!!

À l'été 2009, alors que je rêvais déjà de suivre ses traces dans une ascension solitaire du Mont Assiniboine, comme il l'avait lui-même fait à l'été 1981, Gaétan m'invite chez lui pour discuter de ce projet et me montrer les photos de la montagne et les cartes de la région qu'il possède. Comme plusieurs autres jeunes grimpeurs de ma génération, j'ai alors la chance de rencontrer cette légende de l'escalade québécoise: un homme humble, passionné et déterminé. Un grimpeur pratiquement retraité du caillou, se consacrant désormais à sa famille et à d'autres passions, mais qui ne demande qu'à passer le flambeau à une nouvelle génération de grimpeurs ambitieux et résolus, remplis de rêves et de projets les plus fous les uns que les autres.


J'avais comme plan initial de creuser un trou pour y enfouir la petite roche, mais je me rends maintenant compte que ce souvenir m'est trop précieux. Je ne puis me résoudre à l'abandonner. Je remet donc la roche dans ma poche pour la ramener chez moi.

Stéphane me rejoint.

D'abord dubitatif sur la solidité de mon ancrage, un sapin de deux pouces et demi de diamètre, il m'apprend ensuite que ses orteils ont commencé à dégeler au début de la longueur. Alors que je roule la corde sur mes épaules, un sourire discret se forme sur mon visage voilé par l'ombre projetée des conifères qui nous entourent. Éphémère et furtif, il s'évanouit aussi rapidement que mon envie de lui rappeler que je l'avais prévenu. C'est que je comprends à sa physionomie qu'il souffre beaucoup plus qu'il ne le laisse entrevoir. Par expérience, je sais très bien que rien ne fait plus mal que des orteils ou des doigts qui dégèlent. Tout en étant sympathique à sa cause, je ne peux malheureusement rien y faire. 


Nous avançons donc dans la végétation en quête du sommet, mais alors que je pensais que nous pourrions rejoindre facilement ce dernier à partir de ce relais, je me rends rapidement compte que l'aventure n'est pas tout à fait terminée.


Un peu de bushwaking aléatoire nous mène à une autre longueur, bien moussue celle-là. Impossible de savoir si la première ascension a emprunté cet itinéraire. Aucune trace de passage n'est décelable. D'autres itinéraires pourraient vraisemblablement être possibles à droite et à gauche. Steph repart avec le rack. Il doit creuser la mousse pour découvrir le rocher, tellement l'envahissement est total. Cette longueur n'a rien d'intéressant du tout, peut-être sommes-nous perdus? Je ne vois pourtant pas de cairn...

Alors que j'essaye de ne pas glisser sur la mousse en second, j'aperçois Steph qui se fait bronzer au soleil, les jambes dans une talle de bleuets. Nous sommes enfin au plateau sommital, au milieu de plusieurs groupes de randonneurs ébahis. Quelques-uns s'approchent timidement:

- Vous avez grimpé toute la falaise?

- Heu, ouais.
- Wow, vous êtes qui?
Personne...vraiment.

Que peut-on ou doit-on répondre à l'enthousiasme des profanes de l'escalade? Je suis toujours mal à l'aise dans ces situations. J'ai l'impression qu'une fois que tout danger est écarté, qu'il ne nous reste qu'à redescendre par un sentier conçu pour que monsieur madame tout-le-monde puisse bénéficier du plein air et des grands espaces québécois, je n'éprouve que l'envie d'être seul dans ma tête pour ressasser les moments intenses que nous venons de vivre. Je ne peux m'empêcher d'être agacé de constituer le centre de l'attention de tout un chacun.


Tout ce que je veux, c'est de redescendre en surfant sur cette vague d'émotions qui, tranquillement, me quitte.


Les pieds de Stéphane refusent de dégeler. Son sac à dos est visible à côté de lui :p

Il ne nous reste maintenant qu'à redescendre le sentier de 6 km, mais à voir les rictus qui apparaissent à intervalles réguliers sur le visage de Stéphane, je sais que ce périple sera une aventure en soi pour mon ami!


Pendant que je ramasse notre matos, Stéphane frictionne ardemment ses pieds. Ces derniers refusent de dégeler complètement. De fait, son obstination à vouloir laisser ses souliers d'approche au bas de la paroi lui coûtera pratiquement deux ongles du pied gauche.

Steve House, un des grands alpinistes des temps modernes, soutient que plus on fait les choses simples, plus les expériences de la vie deviennent riches. Maintenant que je suis bien assis au chaud dans mon appartement, je me demande si Stéphane est vraiment sorti plus riche de cette expérience. Brièvement, je me demande si je ne suis pas passé à côté de quelque chose d'important lors de cette journée épique...mon questionnement est plutôt éphémère, je vous l'avoue! ;) 



Les ongles prêts à décoller de Stéphane quelques jours après l'ascension de Monarque.

FIN

jeudi 29 décembre 2016

MONARQUE: 33 ans d'obscurité plus tard (Chapitre 4)

Chapitre quatre: Le Monarque

Rapidement la corde qui nous sépare est avalée. Je ne prends même pas la peine d'enlever mon manteau pour grimper. Je ne fais qu'enfiler mon sac à dos. Arrivé au passage clé, les choses se passent différemment. Le fait d'être en second semble me donner des ailes. Je serre les prises beaucoup moins, ce qui me permet de rétablir au-dessus de l'alcôve.

Sans être aussi difficile, la fin de la fissure mettra néanmoins ma résilience à l'épreuve. Prendre "à sec" serait tellement simple, mais des exclamations de surprise provenant d'au-dessus de nous m'apprennent que des randonneurs nous ont repéré. Il ne peut plus être question de prendre "à sec", l'orgueil oblige.

Après m'être parlé sérieusement, je finis par basculer sur la vire qui marque la fin des difficultés de la première longueur.

Caché derrière de petits arbres, Stéphane avale le mou au fur et à mesure que je m'approche de lui. 

Alors que je m'échoue à côté de Steph, le soleil m'accueille de sa chaleur bienfaitrice. Recroquevillé comme un foetus, je me sens soudainement renaître.

Il est comique de constater à quel point la grimpe d'aventure s'apparente à une série d'épisodes maniaco-dépressif: ça va ben, ça va ben, pis après ça va mal, ou vice-versa. Mais on aime ça et on ne peut s'empêcher de recommencer à chaque fois. On est complètement prisonnier, non, scotché, par cette dualité.

Mais alors que la chaleur revient dans mes membres, une douleur intense commence à se faire sentir. Mes mains dégèlent et je dois serrer les dents pour ne pas crier. Stéphane, lui, se bidonne en silence.

La raison finit par me revenir au bout de quelques minutes de calvaire. 
  • Méchant lead mon gars! Ctait propre en ta!
  • Ouin, c'était pas facile, j'avais les mains gelées solides. C'est par là?
Il pointe vers un passage étroit pas tout à fait vertical sur notre droite. J'hoche affirmativement. Comment je le sais? Je ne le sais pas. Mon instinct me pointe tout simplement cette direction. Il n'y a pas d'autre explication.

Encore affecté mentalement pas mes deux chutes, je laisse Stéphane repartir sur la route des épices.

Après avoir négocié le premier passage précaire, Steph arrive à la longueur dite "du Monarque": un mur marron qui rappelait à Gaétan Martineau les magnifiques couleurs du papillon du même nom.

Étonnamment, la progression est lente et, vu le passage étroit, je ne vois plus Stéphane. Y aurait-il un autre passage clé?

- Man tout est lousse icite...
- QUOI? J'AI PAS ENTENDU
- JE TRIPPE VRAIMENT PAS!

O_0

Un vrai délice pour mes oreilles!

Stéphane Perron éprouve de la peur.

J'avais toujours imaginé Perron comme une sorte de modèle, un héro invincible. La légende en prenait soudainement pour son rhume.

- Lâches pas! Prends ton temps!


La corde recommence à monter doucement et Stéphane m'annonce bientôt qu'il a installé le relais.

J'attaque la simili cheminée pour me rétablir sous le Monarque. Drôle de passage précaire. Il fallait garder la tête froide.

Je m'engage sur le rocher brun et orange pour me rendre compte qu'effectivement beaucoup de blocs sont détachés et précairement posés les uns sur les autres, mais l'escalade est ici facile: 5.7 tout au plus. Comme quoi on peut chier dans notre froc n'importe où. 

Je me demande si la paroi était dans cet état lorsque Gaétan et Louis sont passés ici? Gaétan ne m'en a jamais fait mention. Il est vrai que le degré de résilience face aux risques est très subjectif et varie en fonction des époques. À l'époque de Gaétan, chuter n'était pas tout à fait accepté encore dans la mentalité des grimpeurs. Il n'existait, pour ainsi dire, aucune paroi aménagée comme c'est le cas aujourd'hui. De nos jours, tomber n'est qu'un pas de plus dans le processus nécessaire pour atteindre le sommet d'une longueur. Mais même si la tendance contemporaine tente de reproduire les conditions sécuritaires des gyms sur les parois extérieures, il demeure des endroits où tomber n'est pas une option à l'extérieur.

Dans ces moments, ce qui fait la différence entre un bon et un mauvais grimpeur, c'est la façon de gérer les risques. Et ce genre de processus ne s'apprend pas à l'intérieur. Ce n'est que confronté à des situations stressantes, à petites doses, qu'on peut assimiler les paramètres nécessaires pour résoudre l'équation. Évidemment, personne n'est à l'abri de mésaventures; les chocs post-traumatiques forgent le grimpeur, en bien ou en mal. C'est ce que Stéphane m'expliquera plus tard, que lui aussi a vécu de durs moments en escalade.


Bref, en haut de la longueur, Perron est juché sur une petite vire triangulaire de deux pieds de largeur maximum. Au-dessus de ce beau petit perchoir très aérien se dessine un dièdre parfaitement scindé par une petite fissure à doigts du côté gauche.

La prochaine longueur s'annonce magnifique et stimulante! Et mon envie de repartir en tête refait surface!

mercredi 21 décembre 2016

MONARQUE: 33 ans d'obscurité plus tard (Chapitre 3)

Chapitre trois: Le cocon

Je ne me souviens plus comment nous avons déterminé qui aurait l'honneur de partir en tête, mais toujours est-il que je m'attache au bout "épicé". Mes mains sont déjà gelées, ça picote un peu.

Au moins, la ligne est évidente. Une magnifique fissure à mains coupée au laser et incroyablement propre scinde la paroi sur une distance d'environ 8 mètres. La gravir est un véritable délice. À son sommet se trouve une large vire à partir de laquelle il faut faire une courte traverse pour éviter un toit. Un feuillet très louche est suspendu à ce toit et la seule protection visible sur plusieurs mètres est de coincer un bicoin derrière ce dernier. Rien de rassurant au son creux qu'il émet, mais la paroi n'offre pas d'autre option. 

Après quelques mouvements de pontage dans le dièdre coiffé d'un arbre à sa sortie, la fissure principale est à portée de mains, légèrement sur ma gauche. Une transition exposée dans le vide, sur la lèvre du toit, me permet de me positionner en ligne. Bien arrimé à l'aide d'un coincement de poing, je constate que la suite des choses se corse drastiquement. À quelques mètres au-dessus de moi, la fissure élargit subitement pour former une niche hors largeur d'environ deux pieds. Je comprends que surmonter et rétablir les prochains mouvements constitueront probablement la section clé de cette longueur, surtout pour moi étant donné que mes mains sont étroites. Le mur est ici très vertical et je me sens petit, opprimé et vulnérable.

Aucun signe du soleil et je tremble de partout, transis par le froid et la peur. Mon sang circule lentement, comme du pétrole visqueux. À ce point-ci, je ne sens plus mes mains du tout; l'escalade devient extra-terrienne, distante et étrangère.

Au bord de la section plus large, agrippé à une corne pointue qui se trouve en son sein, je grafigne comme un chat qui veut sortir d'une baignoire avec mes pieds. Après quelques secondes d'hésitation à tenter de déchiffrer le beta magique, l'acide lactique me transporte dans un monde inondé de blanc. La peur achève de me saisir et hop! c'est un décollage non-autorisé qui s'ensuit alors que la corne qui retenait l'essentiel de mon poids me reste dans la main droite! Pendu au bout de la corde, indemne, je compte les étoiles qui dansent derrière mes paupières. Ça goûte la rouille dans le fond de ma gorge. Après plusieurs minutes de repos, je réessaye le passage, sans succès.

Je suis surpris par la difficulté du passage. Assurément, Gaétan était au sommet de son art quand il a solutionné ce passage-là. Bien que déjà grande, mon admiration pour cet homme ne cesse de grandir au fur et à mesure que j'en apprend sur ses aventures.

Déconfit, je demande à Steph de me redescendre.

- Fuck c'est toff.
- Man, mes pieds sont complètement gelés.

Il ne s'agit pas vraiment d'une plainte, mais tout simplement d'une constatation que Steph fait. Pas le moins du monde ennuyé par la situation, il frictionne ses pieds nus, remet ses varappes et se prépare à grimper. De façon experte, Stéphane atteint mon plus haut point. En habile grimpeur de fissures hors largeur Stéphane solutionne assez rapidement la section qui m'a repoussé. C'est beau de le voir aller, de constater la confiance qu'il a en sa technique et de sentir la résolution qui l'anime. La suite des choses deviendra toutefois un bon combat pour mon ami. Affecté lui aussi par le froid, sa progression ralentit à la vitesse d'une limace. Je l'entends grogner alors qu'il essaye de rétablir la circulation du sang dans ses membres. Je profite de ce moment de vulnérabilité pour prendre une photo.

Stéphane qui se bat dans la 1ère longueur avec les mains gelées

Quelques minutes plus tard, il bascule sur une vire, au-delà de mon champs de vision. Je lui donne de la corde, encore et encore; un délai qui me semble interminable s'écoule. Le doute s'installe en moi, comment se fait-il qu'il ne confectionne pas de relais? Il avait déjà grimpé environ trente mètres avant de sortir de la face. Il me semble qu'à sa place j'aurais tout de suite cherché un endroit propice pour établir un relais.

Seul à un relais, c'est toujours la même histoire qui se répète: l'anticipation nous gagne, les scénarios les plus loufoques et improbables s'imposent à notre esprit, les minutes se transforment en heures; l'expérience ne semble pas y changer pas grand chose.

Une voix lointaine, comme portée par le vent m'arrache à mes pensées:

- Fallait-tu aller dans le gros dièdre sale à droite?
- Ah calisse non fallait aller tout droit!
- Fuck...bon jva mettre une pro et  jva dégrimper.

J'avale un bon vingt mètres de corde, puis ça repart par en haut. Steph est de nouveau sur le bon chemin. Quelques minutes plus tard:


- Auto-assuré!

mardi 13 décembre 2016

MONARQUE: 33 ans d'obscurité plus tard (Chapitre 2)

Chapitre deux: L'état larvaire

Rendus au Centre d'interprétation, nous prenons tout d'abord le temps de chercher une toilette pour y déposer notre souper de la veille, étape qui s'avéra un échec déplaisant, alors que ces dernières se trouvent dans le bâtiment dont les portes ont la fâcheuse caractéristique de "pas démarrées".


Alors que je m'apprête à emprunter le sentier d'approche Steph me fait savoir qu'il doit trouver une cachette pour ses souliers d'approche.


Stéphane qui étudie l’aventure qui nous attend. Remarquez qu'il porte un sac à dos! :D

Dubitatif, je fais remarquer à Steph que la température frôle le point de congélation et que la marche du retour sera fastidieuse, mais rien à faire Stéphane s'éloigne sans m'écouter. 

J'imagine que si vous lisez ce billet, vous voulez savoir pourquoi ce dernier cache ses souliers. Pour cela, il faut me laisser vous parler un peu de Stéphane Perron :

Ce dernier a développé, aux fils des "quelques" années d'expérience de grimpe qu'il cumule, diverses techniques et éthiques d'escalade, notamment l'idéologie de grimper léger, très léger. Ce concept consiste à réduire au maximum le poids trimbalé par les grimpeurs afin de maximiser leur efficacité et leur capacité à surmonter les passages corsés. Nous n'apportons donc avec nous que le strict minimum. Bien que cette notion soit très subjective, il peut être intéressant de se demander ce qui peut être considéré comme absolument nécessaire. En voici quelques exemples: des varappes, un harnais, une corde, un rack minimal, un casque, trois mousquetons à vis, quelques longues dégaines, un débicoineur, des gants de tape et un outil permettant à la fois d'assurer et de rappeler. 

Outre ce matériel d'escalade, nous avons chacun un manteau coupe-vent (goretex), quelques épaisseurs de linge technique, un sac à dos (bien que Steph démente comme un beau diable avoir jamais apporté un sac à dos dans une grimpe multi-pitches (je vous réfère à la photo ci-dessus :p), un litre d'eau, quelques barres et gels d'énergie, une tuque, une lampe frontale et des hotpads. J'ajoute à cet attirail une paire de gants de travail, un litre d'eau supplémentaire et, bien entendu, des souliers pour l'approche et la descente (des Crocs) pour une question de confort d'abord, mais surtout parce que je sais que la descente sera longue.

Évidemment, notre aventure ne se déroule pas en Terre de Baffin ou à Yosemite, mais cet interlude vous permet de comprendre la logique derrière l'abandon que fait Stéphane.

De toute façon, selon les règles adoptées par Steph, chacun est responsable de porter ses effets personnels tout en maintenant le rythme de son compagnon. Convaincu de mon choix, je me dis: "rira bien qui rira le dernier".

Confiant de notre pari respectif nous empruntons le Sentier du pied des Monts, que nous lâchons rapidement pour nous perdre dans la forêt boréale pratiquement vierge. Bien qu'il n'y ait pas de sentier balisé, notre itinéraire est tout de même aisé à suivre. Des traces de passages sont perceptibles ici et là (branches cassées, mousse écrasée, etc.). Après une dizaine de minutes à monter légèrement en diagonale vers la droite, la végétation se relâche soudainement. Des roches de diverses grosseurs font leur apparition. La forêt fait tranquillement place au pierrier. Ce dernier est alors très humide, il en exhale une brume qui transit les os.

Un aperçu du couloir d'approche juste avant le dernier passage précaire

Nous progressons rapidement dans le couloir, rencontrant quelques passages plus délicats où il est pratiquement nécessaire de faire de l'escalade. Nous décidons de ne pas nous encorder. Ces passages ne sont pas particulièrement difficiles, mais plutôt précaires étant donné que le rocher est mouillé. Je comprends rapidement que redescendre ce couloir pourrait s'avérer assez ardu et/ou dangereux. 

L’un des passages précaires du couloir

Après moins d'une heure de marche rapide et soutenue, le couloir tourne de façon soudaine vers la gauche et devient de plus en plus prononcé et instable.

Arrive ensuite un plateau à partir duquel notre itinéraire devient évident. Sur notre droite se dresse un mur immense dont la section de gauche est coiffée d'immenses toits. Droit devant, une paroi de couleur orangé est coupée par quelques dièdres, dont un rendu particulièrement évident par la fissure parfaite qui sectionne sa gauche, juste au-dessus d'un large promontoire. Sur notre gauche, la vallée nous gratifie d’une vue spectaculaire. Tout en bas, le barrage est déjà très petit.

Une végétation dense, empêtrée de plants de bleuets et d'arbustes à fruits rouges, se dresse entre nous et la paroi. Nous trempons dans une marée de végétation suintante de bruine qui détrempe rapidement nos vêtements. Ma patience est rapidement mise à l'épreuve.

Après avoir invoqué en vain le nom de Dieu à quelques reprises, nous arrivons néanmoins à la vire du départ, laquelle s'avère très peu confortable, voire précaire. Steph fait alors remarquer que ses varappes sont complètement trempées. Je constate que mes bas le sont également étant donné que mes Crocs ne sont pas vraiment étanches. Je profite du fait que Steph déroule la corde pour sécher mes bas en les frictionnant avec mes mains. Au moins mes souliers d'escalade sont secs!

Photo prise juste avant le départ de la voie, le soleil prend son temps pour arriver jusqu'à nous. Il fait probablement 2C.

Il est à peine huit heures et, tout en m’encordant, je ne peux m’empêcher de m'ennuyer du confort de mes pantoufles. C’est le paradoxe du grimpeur qui me submerge : passer son temps à rêver d'aventures, puis, une fois qu'on est plongé dedans, vouloir immédiatement avancer la bande magnétique au moment où on se les remémore sur le coin d'un bon feu de foyer en dégustant un verre de Scotch avec ses potes.

Mais la réalité est toute autre pour le moment. Il doit faire tout au plus 2 degrés et le soleil n'est toujours pas visible, caché derrière l'imposant massif qu'est l'Acropole. J'anticipe que de longues heures s'écouleront avant que sa chaleur ne nous réconforte, car même si Monarque fait face au Sud, comme elle est située sur le flanc Ouest de l'Acropole et que nous sommes tard dans la saison, le soleil ne monte pas très haut dans le ciel.

Trêve de tergiversations futiles qui ne sont, sommes toutes, que des inepties pour retarder l'inévitable. Nous sommes au pied de la voie, la vie est belle, la vraie aventure peut maintenant commencer! Nous sommes prêts!

À suivre



lundi 5 décembre 2016

MONARQUE : 33 ans d’obscurité plus tard (Chapitre 1)

Chapitre un: L'œuf


Charles Roberge observe l’immense dièdre (centre) qu’il a grimpé sur l’Acropole des Draveurs en 2015 avec Fred Mauger en l’honneur de Gaétan Martineau : L’Envol du Monarque (5.10+, A1 - 200m). Monarque est la fissure évidente juste à gauche d’un petit dièdre en haut et à droite de la tête de Charles Roberge (identifiée par la ligne rouge)  – photo crédit Fred Mauger et Charles Roberge

*****

J’ouvre la moitié d’une paupière, il fait noir. À demi réveillé par l’alarme de mon réveil, je sors la tête de ma momie pour écouter les bruits de l’aube. Tout est très calme en ce début du mois d’octobre.

La première chose dont je prends conscience sont les mouvements de Stéphane Perron, en train de rouler son sac de couchage. À proximité de la tente, l’eau de la rivière Malbaie glisse bruyamment, dans un bruit de gargouillis et de roulements de roches. Faut que je pisse.

Tout en évacuant le trop plein d’eau que contient mon corps, je ne peux m’empêcher de songer à quel point il est rare qu’un partenaire se réveille et soit prêt à grimper avant moi. En fait, je n’arrive pas à me rappeler d’une seule fois où un partenaire a été prêt à partir grimper avant moi. Je ne me suis jamais expliqué pourquoi, mais je pense que c'est probablement l'enfant qui, malgré les années qui passent, sommeille en moi et m'empêche de dormir sur plus d'une oreille la veille d'une journée de grimpe. Pour moi, l'escalade a toujours été un jeu d'enfant, d'adulte qui refuse de vieillir; c'est de partir à l'aventure avec ses amis, dans la nature, beau temps, mauvais temps; c'est d'être surexcité la veille et d'avoir des appréhensions, notre cœur battant à cent à l'heure en visualisant dans notre tête l'aventure qui nous tiendra en haleine dès le lever du soleil; c'est de prendre des risques, calculés soit, mais somme toute, inutiles.

Certes, l'escalade est une discipline complexe alliant force brute, endurance, souplesse, technique, intelligence, résilience et force mentale, mais ce que j'aime particulièrement, c'est la simplicité qui l'anime: tirer sur des petits cailloux pour monter plus haut, toujours plus haut. Mais aussi simple que cela puisse paraître, il ne faut pas se leurrer puisqu'en escalade, il n'y a pas de compromis possible et la moindre erreur peut causer la perte des deux grimpeurs; il faut donc choisir ses partenaires avec soin.

Bref, lors de notre conseil de guerre de la veille, Steph et moi avions déterminé de se lever extrêmement tôt (5h00 am) afin de bénéficier d’une plage horaire de luminosité maximale pour affronter l'inconnu qui se dressait devant nous: approche incertaine, possiblement engageante et compliquée, itinéraire de grimpe difficile à anticiper, terrain instable requérant prudence et jugement, longue descente, etc.

Après avoir garé l’auto dans le stationnement du Camping du Pin Blanc où nous avons dormi, nous commençons à marcher vers le Centre d'interprétation du Barrage. Chaque pas, chaque respiration, nous rapproche de notre objectif: Monarque, cette voie devenue pour moi pratiquement mythique depuis le jour où j’ai lu le récit de sa première ascension en 2009.

Je me dois ici de mentionner quelques mots sur la première ascension de cette voie étant donné que le site Internet de Gaétan Martineau, où le récit complet de son aventure était relaté, a malheureusement expiré quelques mois après son décès en juin 2015 :

Monarque a été grimpée pour la première fois par Gaétan Martineau et Louis Paré, en septembre 1983. Armés de quelques coinceurs mécaniques à tige rigide, d'un assortiment rudimentaires de bicoins et d'hex ainsi que de souliers d'escalade primitifs, sans poudre de magnésie, ces deux jeunes visionnaires s'attaquent à une ligne que Gaétan décrit comme prometteuse et propre alors qu'il l'étudiait à la jumelle du fond de la vallée. Complétant cette ascension dans le style le plus pur qui soit: à vue, sans nettoyage préalable, sans l'usage de pitons et, surtout, sans recourir à l'escalade artificielle, nos protagonistes prennent même le temps de déplacer leurs relais pour optimiser la prise de photos (qui fait ça de nos jours? dans une première ascension? sur une telle paroi?).

Une planification bien ficelée, sans qu'elle ne viole le principe d'aventure (où l'improbable est encore possible), une maîtrise de la technique de grimpe impressionnante, une appréhension d'un niveau d'engagement élevé et l'acceptation des inconforts qui en résulteront, leur permet de sortir de la paroi alors que le soleil est encore bien haut dans le ciel! Quelques bières accompagnent leur célébration au sommet alors que la descente se termine par un bivouac imprévu après qu'ils aient vainement pataugé dans un ruisseau en pleine noirceur. C'est que, imaginez-vous, ils ne possédaient pas de lampe-frontale!


L'immense amphithéâtre de la face Ouest de l'acropole des Draveurs dans le parc des Hautes-Gorges de la rivière Malbaie, Monarque se trouve à l'extrême gauche de la paroi

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Située sur la face Ouest de l’Acropole des Draveurs, Monarque est l’une des voies relativement bien connues des Hautes-Gorges, c'est à dire qu'il est possible que vous en ayez entendu parlé. Mais la difficulté de son accès, le ratio approche-grimpe-descente, sans parler de son exposition, sont autant de facteurs qui expliquent que peu de grimpeurs osent s’y aventurer. De fait, à ma connaissance, la voie originale n'a été répétée qu'une, voire deux fois depuis son ouverture, il y a plus de trente ans.

Ayant en tête tous ces faits, Steph et moi marchons d'un pas ferme et décidé vers une aventure assurément épique.

À suivre.