samedi 27 janvier 2018

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 9)

Chapitre 9: Le purgatoire intérieur


L'horizon s'ouvre tranquillement sur mes yeux ahuris.


Comme chaque matin, bien au chaud dans mon sac de couchage, je regarde les étoiles s'éteindre derrière le voile de la ionosphère; leur lumière aspirée, diluée, par l'océan bleu haut dans les cieux.

Comme chaque matin, je me sens petit, seul au monde.


Perdu sur notre île de granite avec nulle part où aller, j'ai l'impression que nous sommes des fourmis coincées dans un monde de géants.

Je ressens l'immensité du monde, sa densité et sa diversité. Et je me sens privilégié de découvrir et d'apprivoiser tranquillement cette douleur physique et psychologique qui nous enveloppe. Bien qu'à ce moment précis, ni mes gestes ni mes paroles n'allaient en ce sens (parce que je n'avais pas le recul nécessaire pour apprécier ce que cette expérience m'apportait), je remercie aujourd'hui intérieurement Jeff de m'avoir permis de vivre cette aventure.


De tous les sentiments que l'on peut éprouver, la douleur est le chemin le plus court avec la réalité. Nul sentiment, pas même l'amour, ne peut nous faire sentir aussi vivant. On ne peut apprécier l'amour, et on ne peut surtout pas le vivre, seul. Sans réciprocité, l'amour n'est que le reflet vide de nos désirs.


Une déception et un échec sans lendemain.


La douleur, elle, n'a pas besoin de complice pour nous rappeler que nous existons; qu'à un moment précis, tout ce que nous vivons est bien réel. La douleur est la dîme de la vie. Comme notre ombre, elle nous suit partout; elle exprime la connexité qui existe entre le monde réel et ce qui vit en nous, caché aux yeux de nos semblables. Alors que certains voudraient la supprimer pour vivre dans un monde de ouate, je la perçois comme quelque chose de nécessaire.


La douleur n'est pas le mal. Au contraire, c'est le tunnel qui conduit vers la lumière. C'est le ciseau qui met à jour le meilleur de nous-même. Si on sait comment le manier.


Pour le reste, et pour ce que j'en sais, l'amour et la douleur sont inextricablement liés. Ils cohabitent l'un dans l'autre. L'amour est teintée de douleur et on apprend facilement à aimer la douleur. Le dicton qui dit que l'on châtie ceux que l'on aime, ben il fonctionne dans les deux sens. Sans la douleur, l'amour ne serait probablement qu'un signal électrique sans intensité, sans goût.


En ce qui concerne ce moment précis où je me trouvais ce matin-là, isolé de toute chaleur humaine (non Jeff et moi ne couchons pas encore ensemble malgré les fortes rumeurs), l'angoisse continue de s'accumuler dans mon coeur.

Plutôt, l'angoisse devient urgence.

Quelque chose ne va pas.

Ce n'est pas l'escalade, ce n'est pas l'exposition de la paroi, ce ne sont pas les odeurs de Jeff (qui ne me dérangent même plus).

Il me manque quelque chose. Je ne suis pas le guerrier que je devrais être. Et toutes ces questions qui me tournent dans la tête.

Ai-je bien fait de venir ici? Devrais-je être ailleurs?

Qu'est-ce que ce projet représente pour moi en fait? Qu'est-ce que je gagne en y suant autant ma vie?

C'est peut-être un chemin de croix que je gravis une prise à la fois? Ou c'est peut-être une remise en perspective, un tableau que je me dessine pour me rappeler, encore une fois, qui je suis vraiment et ce dont j'ai besoin dans ma vie pour être heureux? Ou de qui j'ai besoin dans ma vie pour l'être?

Évidemment, je n'ai pas réponse à ces questions, pas encore du moins.

Ne reste donc qu'à grimper, parce que de toute façon notre descente passe maintenant par le sommet d'El Capitan. Pas question de redescendre par en bas!

Avec ces questions en tête, la journée débute et elle s'annonce très difficile.

Nous avons prévu revenir dormir sur El Cap Spire ce soir, de sorte que nous grimpons légers. L'intention est de fixer les cordes pour atteindre minimalement The Block, notre prochain hôtel cinq étoiles.

Non seulement faut-il grimper six longueurs, mais l'une d'elles constitue le crux de la voie. Il s'agit du Boulder problem, aussi appelé le Huber Pitch. L'appréhension est élevée.

La longueur d'introduction est aussi difficile qu'elle est esthétique. Une fissure parfaite d'une largeur variant entre 0,5 et 1,5 pouces. Je me fais botter solide. Complètement flash pompé après les tous premiers mètres. Après un court repos je repars, mais toujours je dois m'asseoir dans mon harnais. Débité, je tente de trouver en moi l'inspiration qui me fera entrer dans la "zone". À la mi-longueur, la fissure se referme davantage et la ligne de plus faible résistance passe par une traverse vers la droite, très mentale. Je m'y engage, puis je me rends compte que je ne pourrai pas mettre de protection avant d'avoir franchi quelques mètres supplémentaires. Complètement imbibés d'acide lactique, mes avant-bras crient à l'aide. Après un bon combat physique et mental, j'atteins un endroit où je peux me reposer complètement. La suite est une cheminée très amusante à grimper.

Jeff me rejoint et enchaine la longueur suivante: un chouette dièdre vertical pas tellement difficile.

De ce relais, il est facile de se perdre si on ne fait pas attention. Plusieurs lignes évidentes nous entourent. Le piège est qu'elles sont toutes difficiles. La vraie ligne de faiblesse passe par une longueur étrange. D'abord, elle est invisible, cachée derrière un pan de mur situé sur notre gauche. Deuxièmement, elle est légèrement végétale et, finalement, sa section finale, constituée d'une traverse d'une dizaine de mètres, est extrêmement exposée. Jeff navigue dans cet environnement comme un poisson dans l'eau. Rapidement je me retrouve au bout de la ligne. Arrivé à la traverse, ce n'est pas aussi facile que ça semblait d'en bas. La traverse est particulièrement pimentée sur de drôles de prises, tantôt rondes, tantôt minuscules.

La traverse 11c

Nous nous trouvons donc en dessous du crux. Jeff évidemment se porte volontaire pour solutionner le passage. Cinq dégaines sont suffisantes pour protéger cette longueur. Jeff ne s'est probablement jamais senti autant léger depuis le début de cette aventure. 1-2-3, il s'élance. Dès les premiers mouvements, ça commence sur les chapeaux de roues. Un mouvement précaire par-ci, un croisé en puissance par-là. Il n'y a pas deux dégaines de passées que Jeff chute. Bon...c'est dur. Jeff réessaye ce passage; il arrive à dépasser une autre dégaine pour arriver sur une prise cylindrique très abrasive, mais tombe tout de suite après. Ok, wow c'est vraiment toff. 

Pendant que Jeff tente de trouver une solution, je n'arrête pas de repenser à Alex qui est passé sans corde. Ça semble juste impossible à concevoir.

Après quelques essais, Jeff décide de faire quelques pas d'artif pour que nous puissions continuer de progresser. Nous reviendrons à cette longueur de toute façon.

La longueur suivante est pour moi. Elle porte le nom de The Sewer. Inspirant.

Par contre, comme la Californie vit présentement l'une de ses pires périodes de sécheresse, la longueur est complètement sèche. Dans ces conditions, la longueur est particulièrement exquise. De la compression gainée, des appuis d'épaule et de dos, j'adore tout simplement chaque moment. 


Jeff me rejoint au relais suspendu dans le toit.

Après The Sewer. L'un des rares relais suspendu de Freerider

Suit ensuite une fissure encastrée dans un dièdre, magnifique aussi. Le dernier mouvement est particulièrement surprenant, mais comique. Voyez le vidéo:

https://vimeo.com/253034473


Nous sommes maintenant à The Block. Jeff décide de faire la longueur suivante avant de terminer la journée. Je décide de me garder des forces et de la faire le lendemain. Nous rappelons ensuite les six longueurs que nous avons grimpées jusqu'à El Cap Spire. Grosse journée. Le corps commence à montrer des signes de fatigue.


Même si Jeff n'a pas réussi la longueur 13a, nous sommes contents et confiants. Demain sera une belle journée. 

21. Dan - 5.11c - 40m - Fingerlocks, thinhand. Très dur réchaud. Très beau.
22. Jeff - 5.10d - 26m - Dulfer vertical. Beau.
23. Jeff - 5.11c - 26m - Prendre le dièdre non visible 5m à gauche du relais. Bizarre, végétal par endroit. Apportez vos couilles d'acier pour combattre l'exposition de la traverse.
24. Jeff - 5.13a - 20m - Technique, puissant. Prises très coupantes et abrasives. Réussite sensible aux conditions de peau et d'adhérence. À NE PAS grimper au soleil!
25. Dan - 5.10c - 43m - Très beau, mais souvent mouillé. Faire un relais au bout du toit, sinon drag!
26. Jeff - 5.10a - 15m - Magnifique longueur avec une finale crève-coeur.
27. Jeff - 5.11a - 49m - Traverser à gauche très tôt. Prises lousses. Extrêmement exposé. Un mouvement dur.

lundi 8 janvier 2018

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 8)

Chapitre 8: Le Texas

29 septembre. Cinquième journée sur le mur.


Autre journée d'une pureté bleue azur.

Il fait encore évidemment très chaud et un doute s'installe insidieusement dans ma tête. Avons-nous apporté suffisamment de flotte pour passer au travers de cette aventure? Jusqu'à maintenant nous suivons scrupuleusement les rations que nous avions initialement prévues, mais l'envie de boire de l'eau me suit maintenant partout. Même le jus de canne de thon ne me sustente plus. Je me sens "sec" comme un bacon sur du bitume chaud et la couleur de mon urine, quand j'en ai, est plus proche de brun que de jaune. Si je me déshydrate davantage, ça se pourrait que ça sorte en poudre. Jeff, lui, passe son temps à pisser. Je n'arrive pas à savoir où il prend toute cette eau...c'est louche.

Après un copieux déjeuner de gruau aux canneberges et bananes séchées (avec un ajout de lait en poudre pour plus de protéines), nous commençons à hisser nos bagages vers d'autres cieux. Adieu Hollow Flake Ledges!

Comme le profil de la paroi est maintenant rectiligne et pratiquement vertical, combiné au fait que nous avons passé 2 nuits au moment endroit, le hissage s'avère beaucoup plus aisé que lors de notre dernière journée de travaux forcés. Le poids des sacs semble avoir substantiellement diminué, ce qui est une bonne nouvelle pour le facteur plaisir.

Jeff en train de se hisser sur les cordes. La vue est pas trop mal!

Nous passons tout l'avant-midi à hisser les longueurs 15 à 19. Au passage j'apprends à me familiariser avec la magnifique technique d'ascension sur corde dite du "Texas". En bref, il s'agit d'une technique où les 2 étriers sont fixés au même jumar de sorte qu'on fait des bonds de grenouille pour monter. Cette technique est efficace lorsqu'il n'est pas possible d'appuyer ses pieds sur la paroi pour s'aider à progresser et garder son équilibre. Allez savoir pourquoi ça s'appelle "Texas". Jeff n'a pas pu me fournir de réponse, l'Internet non plus et la bible des collines (Freedom of the hills) non plus. Comme un vidéo vaut mille mots, je vous laisse apprécier ma première expérience de Texas:



Rendu au-dessus du Monster, Jeff me dit qu'il va redonner un essai en moulinette. Bon! Là je le reconnais! Comme Jeff s'est magané le dos pas mal la veille en grimpant le Monster, on doit lui appliquer une bonne couche de tape pour protéger sa peau. Admirez mon travail. Ma physio, Laurence, serait fière de moi! Un vrai pro!


Jeff redescend donc la longueur en rappel en fixant quelques points de protection. Cette fois, il fait bon usage de la technique et il complète la longueur en un peu plus de 30 minutes!! Un vrai record.

Pendant que Jeff se remet physiquement, je me prépare à grimper la prochaine longueur.

La première section comporte un passage hors-largeur au tout début, mais n'est pas très longue. Avec un bon #6 solidement placé, je n'ai aucune difficulté à passer à l'aide d'un "stack" de poings (coincements à 2 poings collés l'un sur l'autre).

Pitch #20, juste avant un court passage offwidth

Arrive ensuite un passage des plus excellents, probablement l'un des plus beau que nous ayons fait jusqu'à maintenant. L'escalade se fait entre la paroi principale et une structure très célèbre appelée El Cap Spire.

El Cap Spire vu d'au-dessus avec tout notre grément.

Il s'agit en fait d'une immense tour de granite complètement détachée du mur de 1,5m environ. L'espace entre la tour et le mur prend l'allure d'un immense tunnel caverneux de 25m de haut. Le soleil ne peut y pénétrer et l'air y est particulièrement frais en cette chaude journée. Le contraste est particulièrement remarqué par mes tétines. C'est peut-être juste de l'excitation aussi.

L'escalade suit une très esthétique fissure, bien que plus soutenue que la cote qui lui est attribuée dans le topo. N'empêche, j'ai vraiment beaucoup de plaisir à y insérer mes membres (et non mon membre). Et que dire de la sortie qui comporte un mouvement assez engagé pour atteindre la tour!! C'est qu'elle est assez éloignée! En tête, je n'ai pas eu le courage de faire un dyno comme Jeff (un dyno est une impulsion pour sauter de prises en prises). C'était probablement moins spectaculaire, mais plus adapté à ma situation.

Jeff juste avant le mouvement pour rejoindre El Cap Spire. Oui j'ai le brin de corde dans la main, on voit l'ombre!

Nous sommes sur El Cap Spire, le plus bel endroit pour faire du camping au monde!


Ça vaut bien une bière!!

2 gars très heureux

Alors que nous nous préparons à nous coucher, 2 français arrivent. Devinez quoi, ils grimpent en Frenchfree! Selon Jeff, la définition exacte de ce terme (blague d'escalade). Leur objectif est de grimper le mur en 2 jours (ils ont peu de temps dans leur horaire). Quand même impressionnant considérant qu'il n'y a qu'un seul des deux qui grimpe en tête.

19.(2e essai) Jeff - 5.11a - 50m - Monster Offwitdh.
20. Dan - 5.10a - 35m -Varié, très très beau. Spectaculaire même.

dimanche 24 décembre 2017

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 7)

Chapitre 7: Funstuff

4e journée sur El Capitan.

Pour la première fois, je sens que mes membres sont endoloris. Le rituel du matin est plus pénible, robotique, mais toujours le soleil brille dans le ciel bleu, ça s'annonce chaud! En préparant notre diner nous nous rendons compte qu'un rongeur a mangé une partie de nos tortillas. Malheur!

Cette pensée est rapidement chassée par la perspective d'une journée très intéressante: juste grimper et fixer des cordes au fur et à mesure de notre progression. Enfin le plaisir peut commencer!

Après s'être hissés au-dessus de la cheminée de la veille à l'aide de nos poignées d'ascension, Jeff se lance dans la première longueur de la journée.

Jeff progresse rapidement alors que je lui paye la corde à travers l'ATC.

Au-dessus de nous, le profil de la paroi se redresse drastiquement.

La première longueur est somme toute aisée, bien que je n'en aie aucun souvenir précis.

Enfin un vrai réchaud que l'on peut apprécier sans vraiment avoir besoin de se concentrer.

J'aime cet état d'esprit où l'on sait que l'on bouge, mais pendant lequel les mouvements sont posés, sentis et précis, exempt de peur ou d'hésitation, seulement guidés par l'instinct. C'est un sentiment similaire à celui où nous sommes près de notre limite, mais que l'on connait chaque petit mouvement du corps permettant d'enchainer une longueur; seulement c'est l'état de conscience qui est différent. C'est l'instinct et l'expérience opposés à la pratique.

La deuxième longueur est beaucoup plus soutenue. Une longueur parsemée de dulfers verticaux et de fissures à doigts. Je m'en sors tant bien que mal et bien que je ne sois pas à ma limite, l'exposition diminue mon aisance. J'apprécie néanmoins chaque moment passé à me batailler avec ma peur.

La peur est un boulet qu'il faut battre et dominer pour avancer, tant dans la vie qu'en escalade. J'aime tester ma résilience face à mes peurs, voir jusqu'où je peux me rendre sans perdre les pédales. Ça me fait me sentir vivant, en contrôle de ma destinée.

Jeff qui complète la 17e longueur 10c. Loin en-dessous nos haulbags sont visilbles sur Hollow Flake Ledges


La troisième longueur est singulière. Il s'agit de "The Ear", l'Oreille. Une section très verticale de fissure thinhand donne accès à un encaissement où un repos mitigé peut être obtenu. De cet endroit, il faut faire une traverse difficile vers la gauche sur des réglettes espacées. La présence d'un coin empêche de voir les prises et une mauvaise lecture est ici difficile à réparer, comme je l'apprendrai malheureusement (lire que je suis tombé). Un repos complet mène ensuite à l'Oreille, une cheminée incroyable qui se referme de plus en plus au fur et à mesure que l'on y grimpe. Sa particularité est que la cheminée se referme complètement à un certain point et que la solution pour en sortir consiste à traverser horizontalement un toit de quelques mètres. C'est incroyable d'avoir à traverser une cheminée, ça l'est encore plus quand on voit le fond de la vallée à 500m en dessous de nous! La vue est un mélange de rêve érotique qui donne envie de vomir. Drôle de mélange. La traverse s'effectue sur quelques bonnes prises sur lesquelles il est possible de se reposer, mais la seule vraie façon de progresser est d'avancer à coup d'"ailes de poulet" et de coincements de corps plus bizarres les uns que les autres. De la vraie bonne bataille de cheminée! Un vrai délice! La sortie de la longueur est incroyablement exposée sur du rocherbrun/orangé.

Photo trouvée sur le Web montrant le profil de notre 4e journée sur le mur

Arrive enfin le Monster Offwitdh. LA longueur que tout le monde rêve de faire! La raison pourquoi on fait Freerider. Ahah!

Jeff se lance dans la traverse 11d. Cette dernière suit une série de prises qui descendent tranquillement vers la gauche jusqu'à un point où elles disparaissent. La fissure doit alors être rejointe par un long mouvement d'étirement du bras gauche. La difficulté réside dans le fait qu'il n'y a pas de pieds, que de la friction. Jeff solutionne assez facilement la séquence et réussi à embarquer dans la fissure.
Jeff dans le Monstre après la traverse

Dingdingding, le combat commence.

Quelle bataille de Jeff dans cette fissure hors-largeur de six pouces d'une longueur de 50m!! Centimètre par centimètre, son progrès est extrêmement lent.

Jeff dans le premier tiers

Complètement épuisé physiquement, il tombe à quelques mètres de la fin des difficultés après une bataille de plus de deux heures trente au gros soleil. Déçu. son moral est au plus bas alors qu'il m'assure.

Jeff abattu par son échec dans le Monster Offwidth

Après avoir effectué un rappel pour éviter la traverse 11d dont le pendule potentiel en cas de chute m'intimidait trop, je m'élance dans le Monstre sous un soleil de plomb! L'attrape c'est que, vu le style d'escalade impliqué, constitué de contact très intime et intense avec le rocher, le grimpeur doit porter un gilet long pour protéger sa peau de l'abrasion du rocher. On a vite l'impression de nager en plein sauna, je vous l'assure!!

Ma stratégie est d'entrer dans la fissure à moitié, côté gauche à l'intérieur. Un verrou du bras gauche, main et coude appuyés sur les parois opposées de la fissure à hauteur d'épaule est utilisé comme base. La jambe gauche est montée à hauteur de la hanche talon et orteils exerçant une force opposée pour se maintenir en place. La main droite, pouce par en bas, est appuyée sur le rebord de la fissure devant mes yeux. La clé pour progresser, c'est le pied droit. Le talon doit être appuyé sur la paroi qui se trouve derrière, le côté gauche du pied appuyé sur le rebord extérieur arrondi de la fissure. Essentiellement, c'est le mouvement du mollet qui fait monter mon corps vers le haut, un ou deux pouces à la fois. Le reste de mon corps sert seulement à me maintenir en place.

Funstuff comme dirait Fred!

L'effort physique est constant, il faut donc bouger "rapidement" et établir un rythme pour contrebalancer la douleur et l'épuisement. On refait, encore et encore, les mêmes mouvements aliénants en se disant: "y'en reste pas long, y'en reste pas long!" Le problème c'est que 50m, c'est long! :) Quelques repos taxants physiquement, dont il faut tirer profit, sont rencontrés dans ce pèlerinage. Bien que le processus soit monotone du fait que les mouvements soient pratiquement identiques d'un bout à l'autre, j'ai rarement eu autant de plaisir à grimper une longueur d'escalade. Vraiment, mais vraiment un style que j'adore! Le genre de longueur où l'on peut juger de la résilience  et de la propension à souffrir de quelqu'un!

Victoire!!

Jeff fidèle à lui-même, et même s'il n'a pas réussi, est allé au bout de son potentiel. C'est l'épuisement qui a eu raison de lui.

Lorsque j'arrive au relais, il me dit: "Cette longueur-là, je ne la referai pas...même si je ne l'ai pas réussie".

Notre journée terminée, nous rappelons sur nos cordes fixes pour retourner dormir sur Hollow Flake Ledges.

16. Jeff - 5.10a - 32m - Assez facile.
17. Dan - 5.10c - 37m - Endurance, très beau.
18. Jeff - 5.10d - 27m - Traverse difficile sur réglettes. The Ear: cheminée malade!
19. Jeff - 5.11d - 50m - Très difficile traverse pour accéder au Monster Offwidth (11d). Ensuite 50m très physique (11a/b).

dimanche 3 décembre 2017

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 6)

Chapitre 6: Durs labeurs

Troisième journée sur le mur.

Elle commence comme toutes les autres, sous le regard bienveillant des étoiles qui, loin dans le ciel, brillent de mille éclats.

Couché dans mon sac de couchage, je prolonge le plaisir d'un sommeil mitigé, passé à me tourner d'un côté et d'autre, en les regardant s'éteindre. Dormir sur un minuscule matelas de mousse de 1/4 de pouce d'épais est difficile, surtout lorsque l'on est habitué à dormir sur le côté droit. Le poids de notre corps paralyse tranquillement le bras et nous empêche de dormir d'un sommeil trivial. S'habituer à dormir sur le dos, m'apparait comme une bonne idée pour quiconque entreprend une aventure verticale de 1 000m.

Alors que je suis à mijoter ces réflexions, le ciel se teinte tranquillement de bleu: c'est l'heure de se lever.

De l'autre côté de la vire, Jeff est déjà en action. J'entends le brûleur se mettre en marche. L'odeur du café se fait rapidement sentir. Je ne me sens pas particulièrement courbaturé, ce qui est bien.

Tous les matins, nous opérons la même routine. Nous nous levons avec les premières lueurs du jour, vers 5h30. Une fois le premier service de café en route, nous nous préparons pour la dure journée de labeur qui nous attend. Diverses tâches sont nécessaires pour commencer la journée. Il faut notamment mettre nos verres de contact (désagréable), analyser le tracé de la journée (motivant!), réorganiser le matériel (tannant), déjeuner (jouissif), préparer le diner (boire le jus de canne de thon est de loin le meilleur moment de ma journée), remplir nos gourdes (NE PAS verser à côté des gourdes!!), replacer nos possessions dans les sacs de hissage (important de se souvenir où se trouve chaque objet)...et faire un caca (expérience mitigée).

Je vous épargne les détails croustillants de cette dernière étape, mais toujours est-il que les néophytes en big-wall doivent comprendre que nous ne pouvons pas abandonner nos excréments sur le mur. Déjà que nous jetons notre urine en bas (le plus loin possible de la voie), nous devons malheureusement trainer nos déchets solides avec nous. Comme nous mangeons très santé et que la demande en calorie est excessivement élevée, nous ne produisons pas beaucoup de déchets organiques, mais toujours est-il que cette étape de la journée n'est pas ma préférée. Peut-être qu'apporter une revue porno serait une bonne stratégie pour la prochaine fois? Bref, la stratégie est d'utiliser des sacs de poubelle et de les conserver dans un contenant de plastique baptisé "WallJohn" (on pourrait l'appeler Raymond ou Roger que ça changerait rien). Le WallJohn est ensuite attaché en dessous des sacs de hissage pour le restant de la journée et nous nous en tenons le plus éloigné qu'il est possible.

Une fois notre routine terminée, je fais l'ascension de la corde fixe jusqu'au premier ancrage. L'objectif de la journée est de hisser nos bagages jusqu'à Hollow Flake Ledge et de grimper le plus de longueurs par la suite.

À 7h30 je suis au relais, il fait déjà suffisamment chaud pour que je n'aie qu'un t-shirt sur le dos.

Commence notre labeur de hissage. Comme le profil des 3 longueurs que nous avions grimpées la veille n'est pas vertical et qu'il tend à se déplacer vers la gauche, le hissage est difficile. Les sacs s'accrochent au moindre obstacle et il faut parfois descendre en rappel pour les décoincer. Comme nos sacs pèsent environ 130lbs chacun, hisser est extrêmement difficile physiquement.

La procédure est la suivante: la seule poulie que nous avons est installée dans le relais. Nous y attachons un jumar pour empêcher la corde de redescendre avec le poids du sac. Nous attachons une dégaine avec un autre jumar sur notre boucle d'assurage. La technique de hissage est simple. Il faut monter ses pieds au niveau des ancrages et pousser (squat inversé) de toutes ses forces pour faire monter un sac de 2 ou 3 pouces. Recommencer cette procédure sur 40m et recommencer pour hisser le deuxième sac. Pour ma part, une traction est pratiquement équivalente à une répétition maximale. Mes pulsations sont accotées dans le tapis, mes blessures de poumons dues à mes nombreuses pneumonies me font souffrir. Avoir su, je me serais entraîné différemment et j'aurais fait beaucoup plus de deadlift :)

Alors que Jeff allait partir de HeartLedges, Nick arrive pour venir chercher les bagages que lui et Corey avaient préalablement hissés en vue de leur ascension (voir chapitre 3). Il confirme que Corey a la cheville cassée et qu'il n'est pas envisageable pour eux de faire leur ascension. Avant de repartir, pour nous remercier de les avoir aidés, il nous fait cadeau de 4 cannes de bières. Wouuuuhou! (c'est comme gagner à la lotterie!)

Alors que la journée avance nous remarquons que toutes les personnes qui se trouvaient dans Freerider redescendent au sol. Certains étaient montés pour aller essayer le crux de la voie, alors que d'autres rappelaient depuis le sommet pour déposer des vivres sur la paroi à des endroits stratégiques. Leur objectif est de grimper Freerider en moins de 24hres; ils désirent donc pré-placer eau et nourriture à l'avance pour réduire leur poids. Nous sommes impressionnés et avons bien hâte de les voir nous dépasser. Leur départ est prévu pour dans 2 jours nous disent-ils (voir le lien suivant: http://elcapreport.com/content/elcap-report-1012-101817).

Hisser nos sacs jusqu'à Hollow Flake Ledges (3 longueurs) prendra finalement toute la journée. 3 longueurs pour plus de 10 heures d'efforts!! La chaleur de cette journée fut accablante et l'effort éreintant. La soif m'accompagnait à chaque instant de la journée. À 10h j'avais déjà bu 2L des 3,5L que je pouvais boire pour la journée. De mémoire, je n'ai pas souvenir d'une journée de ma vie aussi difficile physiquement, à cuire au soleil, sauf peut-être lorsque je faisais le triathlon Ironman (3,8km nage, 180km vélo et 42,2km de course). 

Une fois installés sur Hollow Flake Ledge, nous décidons de grimper au moins une longueur: une cheminée 5.7.

Je décide, encore une fois, d'y aller en tête.

Les parois de la cheminée sont lisses et dépourvues de prises. Il faut progresser dans un style cheminée parfait. 5.7 mon cul...Je me débat pour avancer, un pouce à la fois. Ma seule protection est le #6 que je dois trainer avec moi. À 20m au-dessus de Jeff je n'ai toujours que mon #6 comme protection. À la moitié de la cheminée, le topo disait de sortir de la cheminée pour rejoindre de bonnes prises. Pour sortir de la cheminée je dois me déplacer de 2 ou 3 mètres sur ma gauche. J'ai peur de m'éloigner du #6 puisqu'en cas de chute il pivotera, ce qui le ferait tomber. Je continue donc dans la cheminée qui rapetisse pour devenir hors-largeur. Après une bonne bataille, je sors à l'ancrage, épuisé de ma journée. L'apprentissage se poursuit que je me dis.

Alors que j'assure Jeff, je regarde autour de moi. La vue, comme toujours, est magnifique. Au-dessus de moi, la paroi se redresse drastiquement pour devenir verticale. Le Monster Offwidth, notre prochain adversaire, nous attend, la gueule ouverte. J'en ai des nausées tellement cette longueur est impressionnante vu d'en dessous.

Pouvez-vous me voir dans la cheminée 5.7? Suivez les cordes. Loin au-dessus, le Monster offwidth attend la gueule ouverte.

Alors que je repense au hissage de la journée, des doutes surgissent dans mon esprit. Qu'est-ce que je fais ici? C'est ça grimper un big-wall? C'est plus un job que de l'escalade...Ces questions réveillent le côté combatif de moi-même et mon orgueil s'élève d'un cran. On verra bien qui rira le dernier.


Le coucher de soleil, grandiose comme toujours

15. Dan - 5.7 (cheminée) - 35m - Faire suivre le #6 jusqu'au milieu. Traverser vers l'extérieur (gauche) pour rejoindre de bonnes prises (épeurant et dangereux de déloger le #6 en cas de chute). Si vous continuez tout droit (comme moi), la cheminée devient hors-largeur (plus difficile, mais moins épeurant (un peu)).

dimanche 26 novembre 2017

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 5)

Chapitre 5: Le Feuillet creux

La deuxième journée sur le mur est ponctuée par un obstacle particulier: le "Hollow Flake" une longueur que nous redoutions grandement.


Il faut comprendre que sur El Cap, ce n'est pas tant la difficulté d'une longueur, que l'exposition, la particularité des mouvements et l'état d'esprit dans lequel on l'aborde qui ont un impact. Rares sont les longueurs où la force brute permettra de palier à ces obstacles, plus mentaux que physiques. Une longueur qui semble facile "sur papier" peut facilement devenir une bataille désespérée ou, même, un cauchemar, et la clé du succès m'est rapidement apparue comme étant la confiance.
Confidence comes with practice. Doing. If you have skill, there is no hiding it. If you lack confidence, there is no faking it. -Steve House-
Je laisse donc Jeff vous raconter son expérience dans le Hollow Flake:

"C’est dans une atmosphère calme et fraîche que je me réveille le corps raidi par le hissage de la veille. Confiant, je tente de me dégourdir dans les premier pas d’une longueur ratée la veille. Sans être vraiment dure, elle comporte un mouvement de dalle très difficile, que la raideur matinale de mes articulations me permet cette fois de passer.

Dan s’occupe de nous placer en face du gros morceau, l’obstacle. Notre aventure pourrait s’arrêter là… Ça m’est déjà arrivé, il y a 19 ans, ce monstre m’a battu.

Je rejoins Dan sans être vraiment pressé, un mélange de stress et d’anxiété englu mes mouvements. 

Je suis pourtant descendu dans la Vallée confiant d’un été où je me suis réalisé sans précédent.

Mais si jamais je « choke »…, c’est possible, je me connais.

HOLLOW FLAKE, je me souviens de toi! J’ai peur! Peur d’avoir peur au mauvais moment, peur d’hésiter. J’imagine la chute et les souvenirs de la tentative précédente me paralysent. Ma confiance s’effondre.

Arrivé au relais, je ramasse les gros coinceurs d’une main incertaine, comme si elles allaient servir…

Sourd à tout ce que Dan me dit ou me raconte, je tente de rassembler tous les lambeaux de courage que je peux avoir, malgré les souvenirs terrifiants qui m'envahissent.

À la façon d’un condamné qui a accepté sa fin et qui marche droit vers l’échafaud, j'agrippe les prises de départ. En apparence calme et résigné, j’entame les 40m de dégrimpe en 11d. Tout d’abord large (2½’’) et déversante, la fissure que je descends en dulfer se referme graduellement. Malgré que le mur soit très lisse et la fissure froide presque humide, je suis très confortable. En bas, le mur est légèrement dalle et de grosses prises de pieds me permettent de tenir sans les mains. Après avoir solutionné la traverse vers le Hollow Flake proprement dit, j’en profite pour uriner.

Plus léger je serai, mieux ce sera.


Comme j’entame les premiers mètres, je réalise que je suis trop haut et que je devrai prendre les prises que je viens d'arroser…super...

Nous y voilà, la bête, gueule ouverte, est tout juste au-dessus de moi. Je prends seulement le temps de me sécher les mains et je m’élance dans le feuillet. Il ne faut pas réfléchir; plus vite je serai en haut, mieux ce sera. Surtout ne pas laisser le doute s’installer. Comme je suis à plus de 40m sous le relais d'où Dan m'assure, inutile de protéger, ça ne ferait que m'ajouter de la résistance. Je grimpe rapidement le rebord saillant, sans entrer derrière le feuillet.

Un amoncellement de blocs coincés à 5-6 mètres sous la hauteur du relais, m’offre un répit. Comme la fissure se dirige progressivement vers la gauche, je me retrouve, à cette hauteur, à une dizaine de mètres à gauche du relais de départ et de Dan. Une chute à cet endroit me ferait faire un immense pendule vers Dan où j'irais m'écraser dans le coin où j'ai dégrimpé. Je m’interroge sur la protection, sur la friction. Si je protège, le coude va-t-il poser problème? Comme c’est ma première protection, et peut-être le seul vrai bon, je protège solide.

Au-dessus, ça se corse. Le rebord du feuillet s’évase et devient plus vertical; je dois donc entrer dans la fissure pour progresser en mode cheminée pour quelques mètres. Je fais suivre un cam #6 un peu trop ouvert pour être vraiment confortable. Après cette courte section cheminée, le feuillet rétrécira à nouveau, m'obligeant à ressortir en dulfer: le crux. La tension revient.

Je suis seulement à quelques mètres de mon point de retraite d’il y a 19 ans.


Malgré tout ce temps, les souvenirs me reviennent limpides; ils me heurtent violemment. Je me revois sortir de la fissure pour partir en dulfer, regarder vers le bas et voir les 10m de corde sans protection (je n'avais pas de #6 à l’époque) et sentir tout à coup la sueur recouvrir mes mains. Le souvenir d'avoir l'impression que mes mains glissent est si vif et terrifiant! Je me souviens d'être là, 300m au-dessus du vide, avec un horrible sentiment de panique et de peur. Comprendre que je suis commis et que je vais surement prendre le vol (25m) et m’écraser sur la dalle. Je me souviens de tenter le tout pour le tout pour retourner dans la fissure d’un geste rapide, et surtout risqué, juste comme les mains allaient lâcher complètement. La descente avait été pénible, physiquement et mentalement; le goût de la défaite: amer.

Et je suis là de nouveau, au point où je dois sortir de la fissure pour partir en dulfer, l’estomac noué d’appréhensions, les mains moites. Le relais est 20m plus haut. Cette fois-ci je me permets le luxe de laisser un #6 derrière moi, bien qu'il soit trop ouvert pour dire qu’il est vraiment bon. Je sangle très long. Cette "protection" est ce qu’il me faut pour me convaincre de monter. Je respire profondément, lève les mains bien couvertes de craie, agrippe fermement le rebord, appuis fermement le pied droit contre la paroi et entame le dulfer tant redouté. Les premiers pas sont faciles, le contraste est fort avec mon souvenir. Je suis bien plus fort et confiant cette fois-ci. Me voilà bientôt en terrain nouveau, seulement quelques mètres plus haut et la fissure se transforme à nouveau: le rebord du feuillet devient large et la fissure tend vers la gauche de façon plus prononcée. À nouveau, il n'est plus possible de faire du dulfer et je dois retourner dans le feuillet pour y coincer mon épaule droite. Il me reste un peu plus de 15m à parcourir. À cet endroit, la fissure semble régulière et, malgré que le rebord du feuillet soit large, le terrain à venir semble plus facile. J'attrape le #5.5 que j'ai sur mon harnais en me disant que ça va bien aller. La confiance revient; le doux parfum de la réussite commence à se faire sentir.


Tabarnac!! Le #5.5 ne fait pas! Il est trop petit!

Aussitôt, l'air devient fétide. Mes mains deviennent moites. En panique, je m'empare de la seule protection plus large que nous avons: un bigbro. Ma position relativement confortable me permet de poser le tube aisément, si ce n’est le taponnage dû à la vis qui est coincée. Par chance, dans ce type de fissure, il est plus difficile de progresser que de rester en place. Une fois le bigbro solidement placé, sanglé haut et long, je peux recommencer à grimper. La protection créé  un coussin qui allège ma détresse mentale. Je sais toutefois que je me dois d'être rapide, me concentrer sur le relais, sur l’objectif; il n’est plus si loin. Je progresse, le terrain est plus facile, mais néanmoins très exigeant mentalement. Quelques mètres au-dessus du tube, je lance la corde à l’extérieur de la fissure. C'est que l'angle de la fissure est tel que la corde pourrait se coincer dans le #6 et le faire tomber; idem pour le tube. Au moindre mouvement la corde revient dans la fissure, rien à faire, la corde ne veut pas sortir!!

Misère...

Je réfléchis, j’analyse; si je tombe, comment la corde va-t-elle se placer? L’angle est-il suffisant pour déplacer les coinceurs?

Merde, rien de certain, le doute recommence à s’installer.

Je suis encore capable de dégrimper...

Honteux, je chasse aussitôt cette pensée. Mon corps est capable de faire le reste c’est certain…sauf si ma tête panique. Je serre les dents, mets de la craie et me concentre de nouveau sur le relais. Faire le vide et oublier tout le reste n’est pas aisé. Je ferme les yeux pour mieux me concentrer. De toute façon il n’y a pas de prises, voir est donc secondaire. Je progresse tranquillement ainsi, les yeux fermés, guidé seulement par les sensations de mon corps. Je pousse mes mains contre le feuillet en coinçant les genoux de sorte que je suis capable de glisser mon corps vers le haut avec les pieds, un pouce à la fois. Je n’ouvre les yeux qu’à l’occasion pour apercevoir, le temps d’une seconde, le relais se rapprocher. À chaque coup d'oeil, je sens l’excitation monter. Je suis fébrile, mais à 4-5 mètre du relais, je sens que je n’ai plus l’énergie suffisante pour retraiter.

Ayant dépassé le point de non retour, je décide de me lancer. Comme ma dernière protection est plusieurs mètres sous moi, la chute n’est dorénavant plus envisageable, même si elle demeure théoriquement possible. Je dois gérer l’effort et surtout ne pas paniquer. Après quelques bonnes respirations, mon esprit se calme. Je peux maintenant regarder en bas. C’est étourdissant, je suis tellement loin de ma dernière protection. Le combat est tellement mental; mon corps est submergé par un véritable cocktail de sensations. L'air fétide fait toutefois place au doux parfum de la Vallée. La bataille n’est pas terminée, mais je sais que j'en sortirai vainqueur. J'en ai la conviction profonde.

Les 4-5 mouvements suivants m’amènent à portée de main d’une vraie prise. Alors que je l’agrippe, toute la peur, l’anxiété, l’adrénaline, le doute s’évaporent et laissent place à un formidable sentiment de fierté et d’accomplissement. Je m’extirpe de la fissure aisément et rejoins le relais.

J'ai de la misère à le croire, mais j’ai réussi le Hollow Flake!

Installé au relais, je comprends que mon crux mental est maintenant derrière moi. J’ai hâte pour la suite! Me revient alors les paroles d’une chanson que j’écoute à l’entrainement : « …c’est à la fin que tu sais qui tu es…"


La fin runnout du Hollow Flake, ben facile en toprope

Bien que cette longueur ne soit cotée que 5.9R, Jeff me confia plus tard qu'il s'agit de l'une des longueurs les plus difficiles que ait grimpées dans sa longue carrière de grimpeur. La charge mentale qu'elle impose lui pesait énormément depuis tant d'années et ce fut une véritable délivrance pour lui de la réussir. Malgré toutes les expériences et les succès qu'il a eus par la suite, le Hollow Flake restait comme un cancer coincé dans son corps, presque insupportable. Pour moi, son récit montre à quel point la dimension mentale et intrinsèque qui différencie tant l'escalade sportive de l'escalade traditionnelle rend cette dernière si unique. Se dépasser physiquement est bien, mais repousser les barrières mentales qui nous empêchent de développer notre plein potentiel physique est tellement mieux. Évidemment il faut se garder une marge de manœuvre pour que l'expérience demeure sécuritaire, et ça, c'est l'expérience qui nous permet de façonner notre approche sur le rocher pour y parvenir. Parce que oui, il faut se dépasser, mais à quoi bon le faire, si, en cas d'échec, on doit y rester ou se blesser sérieusement?

Une fois nos lignes fixes installées, nous rappelons pour retourner dormir à Heartledges où un autre magnifique coucher de soleil nous attend.

12. (2e essai) Jeff - 5.11c - 46m - Exposé. Un mouvement très très dur et glissant!
13. Dan - 4th class (vraiment?) - 24m- Mouvement bizarre et précaire pour atteindre le relais.
14. Jeff - 5.11d (dégrimpe 25m) puis 5.9R (43m) - Mental d'acier requis. 1x#6 et #xBigbro#3, sinon Valley Giant? Attention mettre dégaine sur le relais de départ pour protéger le pendule du second (à nettoyer en rappel).

samedi 18 novembre 2017

YOSEMITE: UN NOUVEL HORIZON (chapitre 4)

Chapitre 4: Le poids de la réalité

Seul avec mes pensées au milieu de la nuit, j'ai de la difficulté à trouver le sommeil.

L'air sec de Crane Flat me fait saigner du nez sans arrêt. Mon sac de couchage se transforme rapidement en une marre visqueuse et je me retrouve à baigner dans un fleuve rougeâtre.

De son côté, Jeff dort apparemment d'un sommeil d'enfant.

Quelques heures plus tard, nous sommes en route pour El Capitan.

L'un des seuls points positifs de camper à Crane Flat est d'assister au lever du soleil, loin par delà la silhouette majestueuse d'Halfdome, alors que nous suivons la route sinueuse qui descend dans la Vallée. Un ciel toujours azur chaperonne chacun de nos pas. Le soleil illumine l'avenir devant nous, chassant de sa chaleur le gel que l'on aperçoit ici et là. Les sensations reviennent tranquillement dans le bout de mes doigts gelés.

Nous arrivons pour la seconde fois au pied d'El Cap. Les sacs de hissage (haulbags) sont pratiquement prêts, il ne reste que quelques items à placer. Nous emportons avec nous 2 sacs possédant un poids d'environ 130lbs chaque. La majorité du poids provient évidemment des 55 litres d'eau ainsi que du matériel d'escalade que nous emportons dans notre épopée. Nous avons environ 8 jours d'or bleu pour une ratio de 3,5L quotidiennement chacun. Nous avons de la nourriture déshydratée pour probablement 7 ou 8 jours également, peut-être un peu plus si nous nous serrons la ceinture. Une petite quantité de riz, du beurre de peanut et des barres Cliff complètent notre garde-manger. En termes de matériel d'escalade, nous avons notamment 5 cordes, 2 paires de jumars, 2 paires d'étrier, une poulie et un rack triple jusqu'au #3, deux #5, un #5.5, un #6 et un big bro vert (#3), une vingtaine de bicoins (nuts) ainsi qu'une vingtaine de dégaines.

Les sacs de hissages d'environ 130lbs chacun

La marche jusqu'à la paroi est un assez bon échauffement en elle-même bien qu'elle ne totalise une distance que d'un kilomètre environ. Tels des escargots, nous cheminons lentement, courbés sous le poids de nos charges respectives. Garder l'équilibre est un exercice d'abdominaux intéressant; tomber serait catastrophique puisque il est impossible de se relever seul, sans parler du risque de se tordre une cheville dans le processus...

Que dire de ma première expérience de hissage? C'est dur...très dur. Du moins est-ce difficile avec un système 1 pour 1. Pourquoi n'avons-nous pas utilisé un autre système de poulies? Je ne saurais vous dire ne connaissant rien aux subtilités du Bigwall. En fait, je dois avouer que pour ma première journée de corvée, je ne ferai que les 2 derniers hissages (sur 6).

L'objectif de la journée consistait surtout à me permettre de me familiariser avec la technique d'ascension avec les jumars afin de monter sur les cordes fixes. Pas aussi facile que ça en a l'air. Au cours du processus, je constate rapidement que je suis très content d'avoir apporté mes gants d'assurage en ce que mes jointures n'arrêtent pas de cogner contre le rocher. 



À toutes les longueurs, Jeff part en premier, installe le système et fait monter les sacs, 1 pouce à la fois. Le mur est assez lisse, moins que vertical en fait et hormis quelques petits toits, les obstacles ne font pas légion. Le processus est tout de même long. J'estime que les 6 longueurs de hissage nous ont pris 4-5 heures au total.

Arrivés à Heartledges, nous installons notre ligne de vie, laquelle nous permettra de nous déplacer tout en demeurant sécuritairement attachés au mur.

Nous décidons de grimper une longueur avant de terminer cette journée déjà bien remplie en apprentissage et en efforts physiques. Je me lance donc en tête. Une traverse initiale m'amène à un magnifique feuillet arrondi et doux pour la peau. Une deuxième traverse sous un petit toit m'installe devant un premier passage plus corsé où il faut contourner un bout de mur sans prise de mains. Le truc est d'étendre la jambe gauche le plus loin possible puis de tirer avec cette dernière. Un mouvement plutôt inusité qui, bien que pas très difficile, est impressionnant à exécuter à 250m du sol. Arrive ensuite le passage clé, lequel est protégé par une plaquette (merci mon Dieu). Les prises de pieds sont patinées, tellement que l'une d'elles est noircie et vitreuse. Une petite prise inversée permet de rétablir en équilibre sur un bi-doigt pas plus épais qu'une pièce de 10 cents.

Après être tombé 2 ou 3 fois, je décide d'utiliser ma protection pour progresser (Frenchfree). Les passages qui suivent sont magnifiques. Quelques mouvements délicats mènent à une dernière traverse protégée par de vieux pitons qui ont heureusement l'air solides. Les prises sont franches, mais petites. Un petit dièdre ponctue la fin de la longueur. Classique!

Une fois le relais installé, Jeff part en second. Les premiers mètres se passent bien, mais, arrivé au passage clé, il chute à quelques reprises lui aussi. Après avoir travaillé la séquence, il réussit à passer en libre. C'est la première fois que je vois Jeff tomber alors qu'il est en second. Impressionnant, mais c'est ça El Cap. Grimper 5.13, à vue, n'est malheureusement pas une garantie de réussite.

Pendant que Jeff travaille les mouvements je n'arrête pas de penser à Alex Honnold qui est passé là, sans corde, sans protection aucune. La réussite du mouvement clé n'est même pas liée à la force, mais plutôt à la capacité à se tenir en équilibre sur des prises glissantes et patinées. C'est très aléatoire en fait, et le pied pourra toujours, une fois sur 10, glisser. Ça m'apparait juste lunaire de s'aventurer dans ce type de mouvement sans protection...

Bref une grosse journée d'apprentissages qui se termine. Le stress diminue tranquillement, même si mon esprit conserve une certaine anxiété à s'aventurer plus haut sur la paroi. Plus haut nous serons, plus il sera difficile de redescendre...au moins la vue du couché de soleil aide à s'endormir.
Notre chambre d'hôtel, Heartledges

12. Dan - 5.11c 46m - Varié. Exposé. Un mouvement très très dur. Glissant!